«Biographie de l’amoralité»: le grisant «name-dropping» de Jonathan Charette

Il y a donc quelque chose d’exaltant à errer dans ce livre de Jonathan Charette, comme l’on visiterait un cabinet de curiosités soigneusement élaboré.
Adélie O Coutu Il y a donc quelque chose d’exaltant à errer dans ce livre de Jonathan Charette, comme l’on visiterait un cabinet de curiosités soigneusement élaboré.

Après s’être ravitaillé à l’Olimpico, mythique café du Mile-End, « repaire aussi sublime qu’une cathédrale », Dominique, une sculptrice, s’enferme dans son atelier avec deux modèles, Louis et Laurence. L’artiste a dressé une liste exhaustive des œuvres qu’elle devra produire pendant leur huis clos de plusieurs jours. Des œuvres en hommage à de grandes écrivaines (Denise Desautels aux lauriers noirs), au dandy originel (Brummell en costume Valentino), à de légendaires rappeurs new-yorkais (Run-DMC en Adidas) ou à un maître du mouvement parnassien (Heredia en Reebok).

Si le précédent livre de Jonathan Charette (Ravissement à perpétuité, prix Émile-Nelligan 2018) multipliait déjà les clins d’œil à la culture hip-hop, Biographie de l’amoralité en adopte encore plus franchement les codes et pourrait, au premier coup d’œil, ressembler à un morceau de « luxury rap », sous-courant dans lequel un MC bombe le torse en dressant l’inventaire de ses abondantes et onéreuses possessions, grands tableaux compris (en 2013, Jay-Z assimilait son génie à celui de Jean-Michel Basquiat sur la pièce Picasso Baby).

Insignifiante séance de name-dropping que ce quatrième titre du poète montréalais, dans lequel se croisent le Wu-Tang Clan, Marie Uguay, Cristóbal Balenciaga, Jeff Koons et Agnès Varda ? Hell no. Jonathan Charette déploie plutôt cette orgie de références comme l’on sertirait de pierres précieuses une robe parfaitement coupée et portée avec une paire d’espadrilles de collection. Dans un style très rococo, l’esthète et mélomane emprunte (notamment) à l’arrogance pince-sans-rire du brag rap (le rap de la vantardise), au plaisir d’accumuler les citations qui animaient jadis les méchants moineaux de la contre-culture québécoise, au vocabulaire de la haute couture ainsi qu’à celui de l’art contemporain.

Ces juxtapositions a priori saugrenues n’ambitionnent heureusement pas que de décontenancer et parviennent avec élégance à abolir momentanément les fausses hiérarchies séparant culture savante et populaire. Il apparaîtra d’ailleurs tout à fait raisonnable de « débattre jusqu’à ce que le temps s’endorme / pour déterminer si Rembrandt / ou Mobb Deep a inventé la nuit ».

L’emploi de personnages permet en outre au poète d’opposer des regards contraires et de réfléchir, sans trancher, aux dommages provoqués par une conception très romantique de la création comme processus qui devrait obligatoirement dévorer l’artiste. Alors que la sculptrice Dominique se convainc que, si elle s’investit suffisamment, elle parviendra à mettre au monde une œuvre inoubliable et à s’inscrire dans l’éternité, ses modèles, eux, demeurent dubitatifs. Ils n’ont « aucun désir de se laisser berner / par l’illusion d’un héritage à léguer », que celui de goûter à des satisfactions immédiates. Créer ne consiste-t-il qu’à accumuler les plaisirs éphémères ou à tenter de tromper la mort ?

Malgré le tournis que provoque l’abondance de noms célèbres qui peuplent les vers de Biographie de l’amoralité, il y a donc quelque chose d’exaltant à errer dans ce livre, comme l’on visiterait un cabinet de curiosités soigneusement élaboré.

Et si le pouvoir révolutionnaire de l’art se situait précisément dans l’ivresse qu’il sait générer ? C’est peut-être ce que conclurait Laurence, qui écoute la languide musique du groupe Beach House avec en elle la nécessaire et chimérique conviction que « la voix grave et solennelle / de Victoria Legrand annulera les conflits / encore une fois ».

Biographie de l’amoralité

★★★ 1/2

Jonathan Charette, Éditions du Noroît, Montréal, 2020, 192 pages