Feuilles d’automne pour petits et grands lecteurs

Dans «Rose Blanche», une petite Allemande nous transporte au coeur de l’innommable. Curieuse de savoir où vont tous ces camions de plus en plus nombreux dans la ville,
Rose Blanche décide de partir à leur suite. Par-delà la forêt, elle découvre alors des fils de fer électriques et derrière, des enfants immobiles et affamés.
Photo: Éditions d'eux Dans «Rose Blanche», une petite Allemande nous transporte au coeur de l’innommable. Curieuse de savoir où vont tous ces camions de plus en plus nombreux dans la ville, Rose Blanche décide de partir à leur suite. Par-delà la forêt, elle découvre alors des fils de fer électriques et derrière, des enfants immobiles et affamés.

Entre le truculent Rob Hodgson et Rose Blanche — qui raconte de façon singulière le génocide innommable de la Seconde Guerre mondiale —, on plonge dans une toute nouvelle intrigue de Louis Émond, on se laisse émouvoir par la douceur de Mon amie Agnès, on jette un coup d’œil derrière avec Quand nous étions petits, et on s’arrête à une petite leçon de philo.

Bien pris qui croyait prendre

Rob Hodgson a l’art d’amuser ses lecteurs, de les mener par le bout du nez jusqu’à une chute aussi désopilante que prévisible. Dans La forêt, paru à La courte échelle, l’auteur et illustrateur anglais emprunte un chemin bien connu, mais toujours aussi efficace, soit celui de l’arroseur arrosé. Dans cette forêt, trois renards — un lourdaud, un grand paresseux et un petit colérique — partent à la chasse aux lapins, aventure qui sert de prétexte à la mise en scène du trio typique. La maladresse et la bêtise des canidés sont par ailleurs soutenues par l’illustration qui se joue du texte, invitant le lecteur d’images à suivre une tout autre réalité que celle imaginée par le trio. Le trait coloré et franc de Hodgson, qui allie candeur et humour, assure et enveloppe adroitement le propos. Une facétie sans doute bien connue, mais renouvelée avec espièglerie et gaieté.

L’horreur vécue de l’intérieur

Tout autre univers que celui de Rose Blanche, une petite Allemande qui nous transporte au cœur de l’innommable. Curieuse de savoir où vont tous ces camions de plus en plus nombreux dans la ville, Rose Blanche décide de partir à leur suite. Par-delà la forêt, elle découvre alors des fils de fer électriques et derrière, des enfants immobiles et affamés. Dans une volonté toute naïve de les sauver, elle tente ce qu’elle peut, non pas à la hauteur de ses espérances, mais d’un réel qui la dépasse. Initialement paru en 1985, l’album est réédité ici par D’eux avec raffinement et respect. Bien que plusieurs fois racontée, l’inhumanité de ces camps, imaginée et illustrée par Roberto Innocenti, est portée par les mots de Christophe Gallaz, qui offre avec sensibilité la perspective d’une enfant née du côté des privilégiés. Si le texte, aussi élégant que douloureux, bouleverse à souhait, les illustrations atmosphériques et réalistes d’Innocenti jouent de plusieurs angles ainsi que de couleurs sombres qui contrastent avec la boucle rouge de la fillette. Boucle qui disparaît au même rythme que ses illusions. Puissant.

Au rythme des saisons

Tout juste emménagée avec sa maman dans une nouvelle maison loin de la mer, Katherena apprivoise l’inconnu et l’ennui grâce à Agnès, une vieille dame qui lui parle des lunes croissantes et décroissantes, des mois qui se teintent de poésie quand présentés dans la langue crie, des oies qui repartent, du cours des jours. C’est ce que raconte l’artiste crie et métisse Julie Flett à travers les pages de Mon amie Agnès (La Pastèque), une histoire d’amitié qui bat au rythme des saisons. C’est aussi et beaucoup une ode à la simplicité et au temps qui passe présentée en quatre parties à travers lesquelles nous prenons le pouls du quotidien de la fillette. La douceur du propos s’allie au style épuré de Flett, qui traduit avec simplicité l’importance de l’instant présent. Chaque scène s’offre comme autant de tableaux épousant la chaleur de cette relation, la créativité et la beauté de l’échange. Fameux.

Photo: La Pastèque Une planche de «Mon amie Agnès», une histoire d’amitié qui bat au rythme des saisons.

Les voix de la conscience

Hector, comptable sans histoire, se lie d’amitié avec sa nouvelle voisine, Bianca Beaulieu. Un soir, alors qu’il se rend chez elle, un cri le force à s’arrêter sur le seuil. Fuir, rester ou entrer ? Les voix de sa raison, de son cœur et de son imagination — en plus de celle de son chien Lego — se bousculent. S’amorce alors une aventure des plus déstabilisantes pendant laquelle Hector devra constamment lutter contre lui-même. Car, avec Les ennemis invisibles (Soulières), Louis Émond met en scène ces voix que l’on porte et qui nous transportent. Reprenant un texte amorcé lorsqu’il était enseignant au primaire, l’auteur offre un roman convaincant. Malgré quelques longueurs, une finale sentimentale et quelque peu racoleuse, Émond maintient le suspense jusqu’au bout. L’intrigue est par ailleurs prétexte à mettre en scène une abondance de références littéraires, cinématographiques, théâtrales, une culture étalée par le héros de façon malheureusement plus didactique que naturelle.

Quand on était petits

L’enfance fourmille de mille et une anecdotes, de réparties étonnantes, d’instants cocasses et intimes. En tête, faire sa liste de cadeaux de Noël tout en étant influencé par la grande sœur qui en profite pour ajouter quelques objets à la sienne, manger du chocolat en poudre, se bagarrer, être puni, rêver d’être un athlète olympique, jouer au restaurant… En 29 historiettes, comme autant de coups d’œil jetés derrière et ramenés à la mémoire pour fixer le temps, Soledad Bravi raconte dans Quand on était petits quelques souvenirs d’enfance vécus avec ses frères ainsi que d’autres puisés dans la vie de ses filles. La nostalgie de l’autrice et illustratrice n’a à cet effet rien de mélancolique, ne gardant d’hier que ces précieux instants heureux, le tout enrobé d’humour. Son trait à la fois épuré et expressif laisse toute la place à la mise en scène de l’émotion.

Un peu de philo

Le corbeau d’Épictète, écrit par Alice Brière-Haquet et illustré par Csil, initie subtilement les enfants à la philosophie. Le chant d’un corbeau est-il signe de mauvais présage ? Et si nous cherchions plutôt ce qui est beau dans son cri et laissions tomber les prophéties ? Fidèle à la pensée du philosophe — pour qui le bonheur ne dépendait que de soi —, le conte illustré tout en simplicité par Csil suscite questionnements et échanges, et ce, bien au-delà de la lecture. Et, pour les fans, Le porc-épic de Schopenhaueraussi signé par Brière-Haquet — est offert dans la collection.
 

Le corbeau d’Épictète
★★★★
Alice Brière-Haquet et Csil, 3oeil, Reims, 2020, 32 pages

La forêt // Rose Blanche /// Mon amie Agnès //// Les ennemis invisibles ///// Quand on était petits

★★★★ Rob Hodgson, La courte échelle, Montréal, 2020, 32 pages // ★★★★ 1/2 Christophe Gallaz et Roberto Innocenti, D’eux, Sherbrooke, 2020, 32 pages /// ★★★★ Julie Flett, La Pastèque, Montréal, 2020, 52 pages //// ★★★ Louis Émond, Soulières éditeur, Saint-Lambert, 2020, 266 pages ///// ★★★ 1/2 Soledad Bravi, Rue de Sèvres, Paris, 2020, 232 pages