Fuchsia Roger

Le Stade olympique est considéré comme l’une des oeuvres marquantes de l’architecte Roger Taillibert.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le Stade olympique est considéré comme l’une des oeuvres marquantes de l’architecte Roger Taillibert.

T’es où ?

Je ne te vois pas

Le soleil

C’est une menthe en plein jour

C’est ton odeur quand tu conduis

C’est l’accident sur l’autoroute

On est dans le trafic

La lumière dans les yeux

On avance lentement

Ça devrait toujours être comme ça

Avancer lentement

Trop lentement

Fermez les yeux

Ouvrir nos portières sur l’autoroute

Et sortir

Et partir vers le sud

S’enlacer les yeux fermés vers le sud

Et partir toute la gang les yeux fermés OK ?

Sortir de la zone rouge

Dépasser la zone jaune

Enlever nos masques

Construire des maisons dans la zone fuchsia

C’est beau le fuchsia

Je n’ai jamais eu de goût

Ça me fait penser

À ton mur de salon

Au jazz qui joue à la radio

Aux bok choys

À la fondue chinoise

À l’hiver et à mes bottes qui ne dégèlent pas dans l’entrée

Je vis dans un seul jour

Et c’est déjà trop

Il est juste 10 h le matin

Et j’ai déjà tout fait ce que j’avais à faire

T’es où ?

Je ne suis plus sur l’autoroute

Je suis au centre d’art Diane-
Dufresne

Il fait chaud c’est l’été

La réceptionniste me dit :

L’expo sur Roger Taillibert

Ferme dans vingt minutes

Et je me dis :

Merde

J’ai fait une heure de bus pour ça

La madame au comptoir a pitié de moi

Elle sourit

Elle chuchote :

Le vrai Roger Taillibert est là en ce moment

Il donnait une conférence tantôt

J’achète un billet

La salle d’expo est déserte

Je vois quelqu’un assis au fond de la salle

Il y a une projection d’un documentaire

Ça parle de la vie de Roger Taillibert

Roger Taillibert qui regarde un film sur Roger Taillibert

Ça joue tellement fort

Roger est si petit

Roger semble si fragile

Je n’ai pas le courage de m’approcher de lui

Les hommes fragiles construisent des stades fragiles non ?

Non ?

Je ferme les yeux

Roger Taillibert est mort

J’ouvre les yeux

Je suis au centre d’art Diane-Dufresne

Roger Taillibert est vivant

Je l’entends dire à voix haute :

Sophie

Sophie

Où es-tu

Sophie ?

Je regarde autour de moi

Il n’y a personne

Le soleil se couche

Je suis avec Roger Taillibert sur l’autoroute

On marche ensemble

Je lui dis :

Peut-être que si tu avais peinturé

Le mât du Stade olympique en fuchsia

Les gens auraient moins chialé

Il me répond :

Peut-être que tu devrais peindre tes poèmes en fuchsia

On rit fort

Je lui demande :

Qui est Sophie ?

Il me regarde en souriant

Il dit :

C’est ma fille

La menthe en plein jour

Où est ton odeur ?

Je la cherche partout

Je me perds partout

C’est le matin

C’est le trafic

Roger n’est plus avec moi

Je demande à chaque chauffeur s’ils ont vu Sophie

Personne ne me répond

Tout le monde est pressé les yeux ouverts

T’es où ?

J’entends des pas

Les pas de Sophie qui arrive dans la salle d’expo

Elle aide son père à se lever

Ils avancent lentement

Tellement lentement

Roger a les yeux fermés

Le bras de sa fille c’est tout ce qui compte

Je les vois disparaître

Et je me retrouve seul

Seul à me demander :

Roger

Roger

Tu t’en vas où

Roger ?

Roger Taillibert est décédé le 3 octobre 2019.