«Cent ans de luttes»: le noyau dur de la revendication

Des employés de Dupuis Frères en grève en 1978
Jacques Grenier Archives Le Devoir Des employés de Dupuis Frères en grève en 1978

« À la grève de 1952, j’ai perdu beaucoup d’amis. Ils ne comprenaient pas ce que lutter veut dire, et encore moins venant d’une femme. C’était l’affaire des hommes ! » rappelle Madeleine Brosseau, employée de Dupuis Frères et militante du syndicat catholique du grand magasin montréalais. Ce témoignage, qui semble sorti du fond des âges, éclaire le parcours syndical du Conseil central du Montréal métropolitain dans Cent ans de luttes.

Le riche ouvrage collectif, où collaborent surtout des femmes, décrit les « faits saillants d’une histoire d’actions militantes et de combats solidaires » d’un organisme fondé en 1920 sous le nom de Conseil central des syndicats catholiques et nationaux de Montréal. Il précédait d’un an la naissance de la Confédération des travailleurs catholiques du Canada, dont il relèvera et qui, déconfessionnalisé, deviendra en 1960 la Confédération des syndicats nationaux (CSN).

Madeleine Brosseau milite sous l’égide de l’avocat et journaliste Gérard Picard qui, président général de la Confédération de 1946 à 1958, affranchit du conservatisme ce regroupement des syndicats catholiques. Le changement marque l’histoire de notre progressisme, notamment par la grève dans les mines d’amiante (1949).

Celle de 1952 chez Dupuis Frères, propriété d’une famille canadienne-française rivale d’une famille anglo-saxonne de Toronto, les Eaton, propriétaires d’un grand magasin, réputé plus distingué, de l’ouest de Montréal, a aussi toute une portée symbolique. Les femmes représentent 57 % des syndiqués qui revendiquent des conditions de travail comparables à celles des employés des grands magasins montréalais appartenant à des anglophones.

De 1968 à 1978, le syndicaliste Michel Chartrand parachève, comme président du Conseil central, l’orientation novatrice que Picard avait donnée à l’ensemble de la Confédération. Comme l’explique avec sagacité sa fille et collaboratrice Suzanne G. Chartrand, tout s’appuie chez lui sur l’opposition entre le syndicalisme de combat qu’il défend et le syndicalisme d’affaires qui prétend négocier d’égal à égal avec le patronat et qu’il juge irréaliste, trompeur.

Ce radicalisme séduit des militants, mais provoque le désaccord de Marcel Pepin, alors président général de la CSN, et poussera Chartrand, signale sa fille, à blâmer en 1979 les « positions collaborationnistes » de Louis Laberge, président de la Fédération des travailleurs du Québec, positions en faveur du capitalisme sous un gouvernement péquiste complaisant. Non marxiste mais anticapitaliste forcené, indépendantiste mais souvent hostile au PQ, Chartrand laisse un héritage singulier.

Grâce à celui-ci, le Conseil central continuera de promouvoir la santé et la sécurité au travail, la solidarité internationale, l’écologisme, l’aide aux non-syndiqués, aux femmes, aux exclus, bref de donner au syndicalisme un nouvel au-delà.

Cent ans de luttes

★★★ 1/2

M Éditeur, Saint-Joseph- du-Lac, 2020, 224 pages