«Nature humaine»: le bon fils

Serge Joncour ponctue son récit relaté sous la forme d’un «flash-back» de quelques retours en 1999 pour dévoiler graduellement ce que manigance son protagoniste.
Photo: Jean-philippe Baltel Flammarion Serge Joncour ponctue son récit relaté sous la forme d’un «flash-back» de quelques retours en 1999 pour dévoiler graduellement ce que manigance son protagoniste.

Tour à tour récit d’apprentissage, roman de la terre et roman social, l’ambitieux Nature humaine raconte près d’un quart de siècle d’histoire de France, de la canicule de juillet 1976 à la tempête Lothar de décembre 1999. D’entrée de jeu, Serge Joncour présente brièvement son héros, Alexandre Fabrier, fils d’agriculteurs, unique garçon d’une fratrie de quatre enfants et le seul à ne pas avoir choisi la ville.

« Après leur départ, ils n’avaient plus été que quatre sur tout le coteau, Alexandre et ses parents, et l’autre vieux fou auprès de son bois, ce Crayssac qu’on tenait à distance. Mais aujourd’hui Alexandre était le seul à vivre au sommet des prairies, Crayssac était mort et les parents avaient quitté la ferme. »

Malgré la désolation ambiante et la pesante solitude, Alexandre, qui approche la quarantaine, l’âge des remises en question, ne semble pas avoir de regrets. Pas même lorsque l’image de Constanze, cette belle Allemande de l’Est voulant sauver le monde, remonte dans ses souvenirs et qu’il repense « à ce qu’aurait été sa vie s’ils ne s’étaient jamais rencontrés ou s’il l’avait suivie dans sa manie de voyager, de courir le monde et de toujours bouger ».

De décembre 1999, Joncour fait alors un saut dans le temps pour remonter jusqu’en juillet 1976, alors que plane encore le souvenir de la lutte du Larzac et qu’Alexandre n’est encore qu’un garçon de 15 ans au destin déjà tout tracé.

« Alexandre n’en parlait pas mais une pression folle pesait sur ses épaules, et si les filles se sentaient libres d’envisager leur vie ailleurs, elles le devaient à leur frère, il se prêterait à être le fils sacrificiel, celui qui endosserait le fardeau de la pérennisation. »

En s’attachant au parcours d’un tel personnage, Serge Joncour, dont le roman figure dans la liste du Renaudot et du Femina, ne pouvait livrer qu’un récit où l’action et le suspens se font rares. Presque aussi rares que les visites et les coups de téléphone de Constanze, colocataire de sa sœur aînée Caroline, partie étudier à Toulouse, qu’il rencontrera en 1980. Mais Alexandre fera aussi la rencontre d’Anton et Xabi, amis de Constanze et militants antinucléaires.

Si Nature humaine épouse le lent cycle des saisons et le rythme répétitif du quotidien de la ferme, Joncour ponctue son récit relaté sous la forme d’un flash-back de quelques retours en 1999 pour dévoiler graduellement ce que manigance Alexandre. Or, la nature est plus forte que l’humain.

Avec le regard humaniste, attentif et respectueux d’un Raymond Depardon, documentariste ayant notamment signé la bouleversante trilogie Profils paysans, Serge Joncour illustre avec puissance le combat des agriculteurs, déchirés entre la tradition et le progrès, les uns condamnés à l’exil ou à survivre de peine et de misère, les autres à déshumaniser la nature. Ce faisant, le romancier prend soin de raconter en filigrane de grands moments de l’histoire, parmi lesquels l’élection de Mitterrand, la catastrophe de Tchernobyl et la chute du mur de Berlin, puisque même si l’on vit en vase clos, la société finit toujours par nous contaminer.

Nature humaine

★★★ 1/2

Serge Joncour, Flammarion, Paris, 2020, 398 pages