Les brutes moyenâgeuses de Ken Follett

Avec son nouveau roman, Ken Follett souhaite «confronter les choses épouvantables».
Photo: Olivier Favre Avec son nouveau roman, Ken Follett souhaite «confronter les choses épouvantables».

Ken Follett se souvient encore du déclic. Celui qu’il a eu quand il a compris comment écrire un bon roman. « Avec du recul, je vois que c’était un moment incroyable, même si à l’époque, je ne me suis pas dit : “Oh mais quel moment incroyable !”» s’esclaffe-t-il au bout du fil.

C’était en 1977. L’auteur gallois s’apprêtait à concevoir le thriller d’espionnage L’arme à l’œil. « J’avais… quel âge avais-je ? Je crois que j’avais 26, non ! 27 ans. Et une salve d’énergie extraordinaire. J’avais fait des recherches, dressé un plan et décidé que ce serait un roman très long. Quand j’ai commencé à rédiger, c’était comme si je dévalais une colline : j’ai fait ça à une vitesse folle. J’aimerais en être capable, encore aujourd’hui. Ça m’a pris trois semaines. Ça me prend maintenant trois ans. »

Mais tout vient à point à qui sait attendre. Et les fidèles lecteurs de Follett sont récompensés avec Le crépuscule et l’aube, une de ces briques dont il a le secret.

L’action débute en l’an 997. Et elle le fait par une scène de pillages, de meurtres et de violence terrible. Un constructeur de bateaux anglais, Edgar de son prénom, perd sa maison, et son premier amour, dans cette attaque perpétrée par les Vikings.

« Avec ce livre, je souhaitais confronter les choses épouvantables, remarque l’ex-journaliste. Pondre des romans historiques qui enjolivent le passé ne m’intéresse guère. Si le passé était brutal, nous devons le dire. »

Et si dans le pilier de sa bibliographie, les bien-nommés Piliers de la terre, on élevait des cathédrales, ici, on bâtit des bateaux, une brasserie, un pont. Qu’y a-t-il de si intéressant dans les descriptions de construction ? « Personnellement, je ne pourrais pas fabriquer une étagère, répond celui qui est connu pour ses entretiens généreux. Je ne sais même pas réparer une voiture. Je suis sans espoir ! Mais j’admire ceux qui en sont capables. »

Capable de ranimer un moteur, comme leur imagination. « Que ce soit un musicien doué pour composer une symphonie ou un architecte apte à voir un gratte-ciel en trois dimensions dans son esprit, je trouve ça merveilleux. »

Désir de catharsis

Ce qui le sera moins, c’est le sort que connaîtront quelques-uns de ses personnages. Certains attachants, d’autres repoussants. Est-ce l’un des plaisirs d’écrivain de venger ses propres protagonistes ? « Oh absolument, mais je crois que c’est aussi un des plaisirs des lecteurs ! Si j’ai bien réussi mon boulot, ils vont détester le criminel et seront impatients de le voir crever. Bien entendu, je garderai le suspense de son déclin jusqu’au bout ! »

Par rapport à l’un des êtres les plus abjects du Crépuscule (sans aube dans son cas), il regrette même de ne pas lui avoir réservé « une fin plus horrible ». Mais l’humiliation n’est-elle pas la pire des issues possibles ? « Peut-être bien que oui. À bien y penser, c’était une bonne décision ! »

Une autre bonne décision : reprendre ici ses thèmes de prédilection. La lutte pour la liberté, le soulèvement pour les droits des femmes.

« Si nous avons un mouvement #MeToo, c’est grâce à toutes celles qui, au fil du temps, se sont levées pour dire “je n’accepte pas cette situation, je vais agir et parler fort même si on tente de me faire taire”. »

Comme le fait l’héroïne de son nouveau livre, Ragna. Une femme forte, fonceuse. « J’ai bien peur que j’aie créé plus d’un personnage comme elle au cours de ma carrière, lance-t-il. Mais bien franchement, c’est le genre de femme que j’aime. Elle est intelligente, séduisante, indépendante. Elle veut prendre le contrôle pour faire régner la justice et l’égalité. »

Et dans cette lutte, le doux Edgar deviendra ce qu’on appelle aujourd’hui « un allié ». Même si, tient à préciser l’auteur, « il ne sert pas seulement à mettre en lumière les qualités de Ragna. Il est un individu poursuivant son propre but ».

Il est aussi, selon M. Follett, un personnage romanesque assez atypique. « Je crois que c’est la première fois que j’en invente un comme ça. Quand il tombe amoureux, c’est pour la vie. Plusieurs fois, au fil du livre, il se demandera même “mais qu’est-ce qui cloche chez moi ? !” Je trouve qu’il force le respect, cet homme qui donne son amour presque à contrecœur. Très lentement, et pour longtemps. »

« En passant, il n’a absolument rien à voir avec moi ! »

Ne pas rester passif

Mais comme Ken Follett le répète souvent, l’Histoire se répète également. Et Edgar est aux prises avec un éternel désir d’appartenance. Celui de « s’intégrer et non de se distinguer ». « Il faut beaucoup de courage pour être exceptionnel, analyse l’écrivain. Vous connaissez peut-être l’expression anglaise “don’t rock the boat” ? Elle signifie “ne faites pas de vagues”. Et Dieu sait qu’on entend cette excuse souvent pour ne pas agir face à l’injustice ! » Ne pas aller à l’encontre du courant, ne pas bousculer les normes établies.

Mais très vite, le protagoniste se défait de ces impératifs, incapable de rester les bras croisés devant les mauvais traitements infligés à autrui, devant la malveillance.

« Comme cela arrive à la plupart d’entre nous, son individualité se développe. Et il ne veut plus participer à la société de façon passive. »

Parlant de transformation, l’auteur explore ici la façon dont les gens changent au contact des leurs. L’aubergiste, par exemple, être vil, visqueux et violent, devient tout gentil-gentil quand sa fille est présente. « C’est une chose qui me frappe fréquemment. Ces personnes qui se comportent salement, cruellement, mais qui sont capables de prendre soin de leurs enfants, de les aimer. N’est-ce pas étrange ? »

Mais le contraire est tout aussi vrai. Des gens bien, aidants pour autrui, qui deviennent atroces avec leurs proches. En ce sens, l’écrivain dépeint deux groupes de frères. Les deux comportant des membres pas très sympas. Des brutes, mêmes. Vous, M. Follett, votre relation avec votre frère, elle va comment ? « HA ! Ils sont terribles n’est-ce pas ? Le mien, il est charmant ! On s’entend bien, il me fait rire. »

Si ses livres ne portent pas à rigoler, Ken Follett aime de toute évidence le faire.

Par exemple lorsqu’il parle du mystère du baiser, qu’il a découvert adolescent en visionnant les films de James Bond. Et qu’il décortique de nouveau dans ses moindres détails.

Son héroïne évalue même la durée, le degré de passion à y appliquer. Un bec, c’est politique ? « La bouche est si expressive ! Il y a des centaines de sortes d’embrassades. Qui peuvent signifier tant de choses. Quand ce moment arrive dans un roman, il donne un indice sur la relation à venir entre les personnages. Sera-t-elle tendre ? Égoïste ? Intéressée ? C’est fascinant. Et honnêtement, tellement plaisant à écrire. »  

Le crépuscule et l’aube

Ken Follett, traduit de l’anglais, Robert Laffont, Paris, 2020, 856 pages