«L’identité est une performance»

Brit Bennett
Photo: Emma Trim Brit Bennett

Pour nous, communs des mortels, l’année 2020 a été bouleversante et exceptionnelle à bien des égards. Mais pour l’écrivaine afro-américaine Brit Bennett, les derniers mois ont pris des mesures de véritable tourbillon, où l’exaltation, la colère et la peur se sont succédé comme autant d’invités.

Alors que les manifestations et la violence déchiraient les États-Unis, son deuxième roman, L’autre moitié de soi, paru en juin chez nos voisins américains, a connu un succès monstre, déclenchant une véritable guerre entre les réseaux télévisés. Plus de 17 chaînes se sont lancées dans la course pour en acquérir les droits — qui ont finalement atterri sur les bureaux de HBO.

Confinée dans son appartement de Brooklyn, où Le Devoir l’a jointe par téléphone, l’écrivaine de 30 ans a peine à réaliser ce qu’elle est en train de vivre. Il faut mentionner que son roman — qui aborde de façon magistrale la complexité des mailles qui tissent les multiples facettes de l’identité raciale, de classe et de genre — pouvait difficilement mieux tomber.

« On ne sait jamais dans quel contexte notre livre sera publié, souligne-t-elle. J’ai commencé ce roman en 2014, alors que ces questions me taraudaient depuis longtemps. Le racisme systémique, la brutalité policière, les injustices socio-économiques reviennent de manière cyclique dans l’actualité, mais je n’écris absolument pas dans une volonté pamphlétaire. Tant mieux si les événements ont permis à mon livre de résonner, de faire réfléchir ou d’émouvoir plus de gens. »

Un village métissé

L’autre moitié de soi débute dans les années 1960 à Mallard, petite ville fictive du nord de la Louisiane, où les habitants s’échinent à éclaircir la couleur de leur peau par des mariages métissés. « C’est ma mère, originaire de la région, qui m’a d’abord raconté l’existence de ces villages. J’ai trouvé l’idée à la fois fascinante et perturbante. »

Cette légende s’est avérée le point de départ idéal pour un roman sur l’identité. « La plupart des gens qui habitent de petites villes ne sortent presque jamais de chez eux. C’est comme s’ils étaient à la recherche de la blancheur pour elle-même, pour ce qu’elle représente. Ils n’espèrent pas devenir riches, accéder aux échelons supérieurs de la société ou acheter une grande maison. Avoir un teint clair est la récompense ultime. »

Tant mieux si les événements ont permis à mon livre de résonner, de faire réfléchir ou d’émouvoir plus de gens

Deux adolescentes, les jumelles Désirée et Stella, choisissent de fuir cette communauté afin de poursuivre leurs propres rêves, rongées par un besoin dévorant de trouver leur place. Alors que la première reviendra 14 ans plus tard au bercail, semant la consternation dans le village en tenant par la main une fillette à la peau « noire, presque bleue », la seconde suivra un homme riche dans la banlieue de Los Angeles où elle réécrira son passé afin de passer pour « blanche ».

Le passing novel

La romancière s’inscrit ainsi dans un riche héritage de la littérature américaine, le passing novel, qui s’intéresse à ces individus qui choisissent de changer d’identité raciale. En explorant les différentes formes que peuvent prendre la fluidité identitaire et l’appartenance à une communauté, Brit Bennett parvient à camper ce genre dans la modernité.

« Dans la plupart des œuvres, le passing est passible de mort et de prison. Les protagonistes finissent toujours par être pris en faute. Pour ma part, je ne voulais pas écrire cette histoire de manière moralisatrice. Punir Stella pour son choix aurait été une manière de renforcer ces catégories sociales qui sont en fait des constructions. Soulever les différentes facettes de l’identité — les classes, les cultures, le genre — me permet de me positionner sur cette tradition littéraire en tant que jeune autrice du XIXe siècle. »

La romancière pose l’identité — ou plutôt la découverte de soi — comme un acte de performance, un mensonge en quelque sorte, qui permettrait de faire abstraction de ce qui venait avant, de ce que la société impose comme cadre et comme définition, pour ainsi atteindre à la vérité qui répond aux désirs de chacun.

« Je pense que ce n’est pas parce qu’une identité est construite qu’elle n’est pas réelle. Le masque, les secrets, les choix font tous partie de nous, et ils sont en quelque sorte inévitables. Personne ne veut sortir du lot, être marginalisé. On prend toutes sortes de détours pour revenir vers qui l’on est, ou pour mieux s’en distancer. »

Plus que les mouvements sociaux et l’expérience afro-américaine, c’est la complexité, les doutes, les peurs et le quotidien de l’homme et de la femme qui se cachent derrière qui intéressent Brit Bennett. Car pour elle, malgré les manifestations, les revendications, les changements qui s’opèrent au compte-gouttes, les États-Unis font plutôt du surplace.

« C’est difficile de bien saisir un moment alors qu’on se trouve en plein dedans. On peut pointer les progrès et les reculs du doigt à un même rythme. J’ai lu une citation récemment : “L’Amérique retourne toujours à elle-même.” C’est difficile pour un pays fondé sur le génocide et l’esclavagisme de progresser et d’en faire abstraction. J’ai peine à imaginer autre chose. Mais j’ai peut-être tort. J’espère que j’ai tort. »

L’autre moitié de soi 

Brit Bennett, traduit de l’anglais par Karine Lalechère, Flammarion, Montréal, 2020, 480 pages