«Maquillée»: un visage vaut mille petits pots

«Pour moi, le maquillage n’est ni bien ni mal», explique Daphné B, qui publie aujourd'hui «Maquillée», un essai intimiste aux accents poétiques.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Pour moi, le maquillage n’est ni bien ni mal», explique Daphné B, qui publie aujourd'hui «Maquillée», un essai intimiste aux accents poétiques.

Durant la période de confinement, alors qu’elle ne voyait personne, Daphné B. n’a pas cessé de se livrer à son rituel quotidien, c’est-à-dire se maquiller.

« La société ne va pas super bien, mais ce qui est cool avec le maquillage, c’est l’attention que tu portes à ton corps. C’est un moment de recueillement. Pour être conscients du monde, il faut d’abord qu’on se recentre sur soi-même, qu’on soit conscients de notre corps, de notre vie, de ce que signifie être vivant et de toute la vulnérabilité que ça sous-tend. C’est comme s’aimer soi-même, c’est fondamental », avance celle qui signe depuis quelques années l’infolettre Choses sérieuses où elle traite de beauté.

Après deux recueils de poésie, Bluetiful (Éditions de l’Écrou, 2015) et Delete (L’Oie de Cravan, 2017), l’autrice et traductrice littéraire lance aujourd’hui Maquillée (Marchand de feuilles), essai intimiste aux accents poétiques où elle livre une réflexion tout en finesse sur les cosmétiques et notre rapport à la beauté.

« Pour moi, le maquillage n’est ni bien ni mal, confie Daphné B. C’est un objet d’étude qui est plurivoque, complexe et contradictoire, un point de départ à partir duquel je parle de la société, puisque le maquillage touche à tellement de choses, comme l’identité, le genre, l’économie, les médias sociaux, la culture numérique. »

Souvent, on lui demande, avec un air de reproche, pourquoi elle se maquille. Une amie lui a même affirmé qu’elle était fière de ne s’être jamais maquillée. Pourquoi se faire une beauté serait-il si honteux ? À l’instar de Platon, qu’elle cite dans Maquillée, certaines personnes de son entourage accusent le maquillage d’être « la recherche d’une beauté empruntée ».

Ainsi, même si le maquillage change au gré des modes, les mentalités ont peu évolué depuis l’Antiquité. On se plaît à se moquer des personnes fardées, surtout des femmes, et de leur amour pour les produits de beauté.

« C’est comme une forme de pouvoir. Plus largement que la séduction chez les femmes, c’est le pouvoir de la transformation et de la fluidité qui fait peur. Pour le contrôler, il faut le dénigrer. Dans Maquillée, je raconte que les discours critiques qu’on a faits sur mon écriture ont les mêmes racines que les préjugés qu’on entretient sur le maquillage. Tout ce qui est du domaine des images, la peinture, les métaphores, la poésie, le maquillage, c’était dénigré par les philosophes grecs. »

Être et paraître

Tandis qu’elle analyse la société à travers le prisme du maquillage, Daphné B. dévoile sa fascination pour les tutoriels de beauté où « makeup gurus », stars du Web et autres émules de Kylie Jenner dévoilent les dernières tendances en matière de maquillage. Bien que le maquillage puisse être l’expression d’une individualité, dissimulés derrière les mêmes fards et filtres, ceux-ci semblent vouloir nous encourager à devenir des clones d’eux-mêmes.

« Le maquillage, c’est comme n’importe quoi, ça change. Il y a un an, j’ai écrit un texte sur une tendance sur Instagram, le « makeup brutalism », un activisme du maquillage laid. C’est une approche expérimentale avec des textures, des choses qui ne sont pas nécessairement esthétiques. C’est plus éditorial ; les filles se maquillent avec des blocs Lego, des fourchettes. C’est quelque chose qui s’est créé en réponse à ce look hégémonique à la Kardashian », explique Daphné B., qui donne aussi comme exemple les maquillages idiosyncrasiques créés par Doniella Davy pour la série Euphoria.

Si les uns passent des heures à admirer les gourous de la beauté, les autres préfèrent rire des photos de célébrités sans maquillage ou de femmes ordinaires n’ayant aucun talent pour manier les pinceaux (« makeup fails »).

« Ça, c’est l’espèce de dichotomie intérieur/extérieur, corps/esprit, la croyance voulant que l’intérieur est plus important que l’extérieur, qui produit ça. Qui rattache-t-on aux surfaces, au physique ? Les femmes. Qui rattache-t-on à l’intériorité, à l’intellectuel ? Les hommes. C’est omniprésent. C’est là de façon extrêmement pernicieuse, presque invisible. Et ça, c’est à cause du discours patriarcal. C’est ce discours-là qui est problématique, pas le maquillage en tant que tel. Or, le discours accompagne le maquillage parce qu’on fait partie de cette société-là. »

À une époque où il faut être toujours prêt pour un égoportrait (« selfie ready »), Daphné B. rappelle que « le visage est la partie du corps la plus proéminente aujourd’hui », d’où l’importance d’en prendre soin, de s’offrir un rituel beauté quotidien. Et cela n’a rien à voir avec la frivolité ni la coquetterie.

« Les rituels, c’est ce qui nous humanise, qui célèbre nos liens avec la communauté, qui célèbre la vie, qui lui donne un sens. Sans rituels, c’est comme si on vivait quelque chose qui ne serait pas marqué par des événements, un continuum. Pourquoi achetait-on plein de papier de toilette au début de la pandémie ? Selon une théorie, l’hygiène est importante en temps de pandémie parce que ce sont ceux qui en ont le plus qui auront des chances de survivre. C’est la même chose pour les soins de la peau. »

À ceux qui se moquent des soins accordés à l’apparence physique, du bien-être qu’apportent les cosmétiques, Daphné B. répond qu’il s’agit là de l’expression d’une hypocrisie sociale et de la peur du changement.

« Le deuil revient souvent dans mes livres. Le deuil, c’est une transformation. Il faut accepter la mort, les ruptures, nos émotions pour se laisser être transformés. Ce qui est dur dans le deuil, c’est d’accepter qu’on ne sera plus jamais la même personne. La transformation, la fluidité, c’est dans la nature de l’humain. »

 

Maquillée 

Daphné B., Marchand de feuilles, Montréal, 2020, 223 pages, en librairie