Réécrire l’histoire des Amériques par la fiction

Photo: Adil Boukind Le Devoir

Dans la foulée de la mort de George Floyd aux mains des policiers, des voix s’élèvent partout sur le territoire américain pour protester contre le racisme systémique, les injustices socioéconomiques, la violence sous-jacente ou exposée, ainsi que les figures que notre histoire a choisi de célébrer. Et la littérature ne fait pas exception. Cet automne, des auteurs de tous les horizons nous offrent la chance de devenir des alliés en partageant leur histoire, leur héritage, leur expérience du monde, de sa cruauté et de sa beauté, et leur lutte pour se réapproprier un discours et un récit collectif à la hauteur de leur vécu.

Black Lives Matter

L’écrivain américain Colson Whitehead s’inspire d’un fait vécu pour offrir une sépulture littéraire à des centaines d’innocents dans Nickel Boys (Albin Michel, en librairie), roman déchirant, lauréat du prix Pulitzer.

Il replonge dans le climat de la Floride ségrégationniste des années 1960 pour raconter l’histoire d’Elwood Curtis, un jeune homme ambitieux qui voit ses rêves s’évanouir en fumée. À la suite d’une erreur judiciaire, il est envoyé à la Nickel Academy, une maison de correction cauchemardesque, où les pensionnaires afro-américains sont soumis à de graves sévices au nom de la loi et l’ordre. Bouleversant.

Lorsque nos droits fondamentaux sont bafoués, que l’avenir semble écrit d’avance, qu’aucun milieu ne nous accueille à bras ouverts, demeure-t-il une alternative au rêve de devenir autre ? C’est la question que pose la romancière américaine Brit Bennett dans L’Autre moitié de soi (Flammarion, 17 septembre), un récit captivant sur l’identité et les mailles fragiles dont sont tissés les individus.

Mythes réinventés

Les écrivaines des Premières Nations laissent pour leur part entrevoir une petite part de leur riche héritage littéraire en portant un regard contemporain sur des mythes et figures qui animent les récits de leurs communautés depuis des siècles.

Dans Rougarou (Boréal, 29 septembre), l’autrice Chérie Dimaline s’inspire de cette créature mi-homme mi-loup qui hante l’imaginaire métis pour raconter le chagrin et la colère d’une femme qui refuse d’accepter la perte de ses terres, de ses racines et des siens.

Parfois, l’humour est le meilleur moyen de réunir les cœurs et de pointer du doigt ce qui devrait nous rassembler. C’est le pari que s’est lancé l’artiste crie Dawn Dumont, à travers le personnage de Rose Okanese, une mère de famille qui se lance le défi de courir le marathon annuel organisé dans sa réserve. Au menu : des dialogues acérés, un optimisme fragile et un vieux démon bien connu de la communauté qui tentera de lui mettre des bâtons dans les roues. La course de Rose (Hannenorak, 7 octobre)

Survivre malgré tout

Parmi les sujets que l’on croit à tort relégués aux vestiges du passé, la palme revient à l’esclavagisme, qui revêt de nos jours des formes plus pernicieuses les unes que les autres. C’est à ce thème ambitieux que s’attaque James Hannaham dans Delicious Food (Globe, en librairie).

Le roman s’ouvre sur Eddie, 17 ans, qui vient tout juste de s’évader de l’exploitation géante de fruits et légumes, au cœur de la Louisiane, où sa mère a été recrutée six ans plus tôt avec d’autres toxicomanes. Eddie fera tout pour libérer cette dernière du joug de Delicious Food, qui maltraite ses ouvriers et les tient prisonniers par la triple contrainte de la terreur physique, l’endettement perpétuel et la dépendance à la drogue qui leur est continuellement fournie.

Premier de deux romans de l’écrivain canadien Michael Crummey parus simultanément chez Leméac (le second est son Sweetland qui reparaît cette fois dans la collection Nomades) le 26 août, Les innocents se déroule dans une anse isolée de la côte nord de Terre-Neuve. Ada et son frère Evered ne sont que des enfants lorsqu’ils se retrouvent brusquement orphelins. Le passage de L’Espérance, un navire qui les ravitaille au printemps et les sort momentanément de la misère de l’hiver, constitue leur seul contact avec le monde extérieur, une éclipse vers un ailleurs qui étiole progressivement leur relation au fil des ans. Une réflexion subtile sur la pérennité des cultures et les liens qui unissent les êtres.

Les Caraïbes

Emmelie Prophète offre une incursion dans la banalité du mal et de la peur qui hante les rues d’Haïti en ces temps où la colère gronde. Avec Les villages de Dieu (Mémoire d’encrier, 11 novembre), elle dépeint la violence, la criminalité et la terreur qu’imposent les groupes armés retranchés dans les bidonvilles. Dans ce chaos, Célia, une adolescente, tente de survivre tantôt en se prostituant, tantôt en chroniquant la vie des femmes de sa cité sur les réseaux sociaux.

Pour raconter son île, Lawrence Scott témoigne pour sa part de la violence coloniale à travers l’histoire d’une famille influente de l’île de Kairi, à Trinité, depuis l’arrivée des premiers Européens. Roman extrêmement ambitieux sur le plan narratif, Balai de sorcière (Mémoire d’encrier, 28 octobre) se déploie en six contes à la fois grandioses et intimes qui renversent les hiérarchies et brouillent les repères.

Une grande intemporelle

Bien qu’elle nous ait quittés en 2014, Maya Angelou demeure l’une des voix les plus importantes de la lutte contre le racisme et du mouvement pour les droits civiques. Cet automne sera publié au Québec l’un de ses écrits essentiels, Rassemblez-vous en mon nom (Notabilia, 21 septembre), deuxième volet de son cycle autobiographique. Maya n’a que 17 ans lorsqu’elle donne naissance à son fils. Fière et volontaire, elle tentera d’offrir le meilleur à son enfant dans un monde d’une extrême dureté. Malgré les difficultés, jamais elle ne perdra sa volonté d’apprendre ni celle de défendre farouchement sa liberté. Une oeuvre intemporelle.