Une rentrée hors les murs dans les pages françaises

La rentrée d’automne se nourrit de l’écho de la crise des gilets jaunes, de réflexions féministes surgies dans la foulée du mouvement #MeToo, d’écologie et des réalités parfois amères de la vie paysanne.
Photo: Adil Boukind Le Devoir La rentrée d’automne se nourrit de l’écho de la crise des gilets jaunes, de réflexions féministes surgies dans la foulée du mouvement #MeToo, d’écologie et des réalités parfois amères de la vie paysanne.

À l’extérieur de soi et hors les murs de Paris, la rentrée d’automne française balance entre l’intime et le politique. Elle se nourrit de l’écho de la crise des gilets jaunes, de réflexions féministes surgies dans la foulée du mouvement #MeToo, d’écologie et des réalités parfois amères de la vie paysanne. Autant de soubresauts qui secouent un pays en crise.

À commencer par Le grand vertige (Actes Sud, 27 août), de Pierre Ducrozet (L’invention des corps, 2017), qui nous arrive avec un roman écologiste ambitieux à la tonalité échenozienne. Une sorte de tour du monde dans lequel un pionnier rusé de la pensée écologique est sollicité pour prendre la tête d’une « Commission internationale sur le changement climatique et pour un nouveau contrat naturel ».

Avec Histoires de la nuit (Minuit, 16 septembre), Laurent Mauvignier livre quant à lui un suspense impitoyable qu’il campe dans une France rurale un peu sinistrée. Marie-Hélène Lafon situe elle aussi son récit à la campagne avec Histoire du fils (Buchet Chastel, septembre), sondant entre Figeac, Chanterelle et Paris le cœur d’une famille, avec « ses bonheurs ordinaires et ses vertiges les plus profonds ». Alors que Mathias Énard, avec Banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs (Actes Sud, 15 octobre), « investit le terroir de douce France, explore les ressources de son Poitou natal, exhume des trésors de culture populaire, et donne libre cours à sa fibre comique ».

Pour sa part, Éric Reinhardt pose sur le monde un regard plus social qu’à l’habitude, lui qui déroule d’ordinaire dans ses romans ses propres obsessions. Comédies françaises (Gallimard, fin septembre) suit un jeune journaliste qui enquête sur la naissance d’Internet, faisant au final le portrait d’une « certaine France » où règne le pouvoir des lobbys. On suivra aussi avec intérêt Jean Rolin sur Le pont de Bezons (P.O.L.), où l’auteur de Chemins d’eau arpente le long de la Seine des zones sinistrées de la France, avec ses camps de Roms et de réfugiés.

Loin de l’agitation, Muriel Barbery, dont L’élégance du hérisson (Gallimard, 2006) s’est vendu en France seulement à plus de 1,3 million d’exemplaires, nous entraîne pour sa part au Japon, à Kyoto, où elle a vécu deux ans. À travers l’itinéraire d’une femme dont le père — un marchand d’art contemporain qu’elle n’a jamais connu — vient de mourir au Japon, Une rose seule (Actes Sud, 27 août) se présente comme une quête de soi et une découverte des origines.

Un an après Les enténébrés, la romancière et psychanalyste Sarah Chiche prend une fois de plus à bras-le-corps son histoire familiale, évoquant dans Saturne (Seuil, 7 octobre) son enfance hantée par le deuil d’un père qu’elle n’a jamais connu et les ruines d’un empire médical rebâti en France par des exilés d’Algérie.

Après L’art de perdre (Flammarion, 2017, prix Goncourt des lycéens), Alice Zeniter, dans Comme un empire dans un empire (Flammarion, 19 août), met en scène, à travers l’alliance d’un assistant parlementaire et d’une pirate informatique, une génération qui cherche à travers son engagement à redessiner les contours « d’un monde violent et essoufflé ».

Avec La petite dernière (Notabilia/Noir sur Blanc, fin septembre), son premier roman, Fatima Daas s’annonce comme la révélation de la rentrée. Française d’origine algérienne, musulmane pratiquante et homosexuelle, celle-ci fera entendre d’une voix unique sa vérité et sa différence.

Que signifie naître et être fille dans une famille française traditionnelle au début des années 1960 ? Comment se libérer du patriarcat ? Dans Fille (Gallimard, fin septembre), Camille Laurens explore ces questions à travers la vie de Laurence Barraqué, de son enfance de fille à sa vie de femme et de mère aujourd’hui. « Vous avez des enfants ? demande le monsieur. Non, dit mon père. J’ai deux filles. » À travers ce parcours à obstacles d’une quarantaine d’années, la romancière nous fait mesurer le chemin parcouru — et celui qui reste encore à faire — sur la voie de l’égalité hommes-femmes.

C’est un peu aussi ce qu’explore Lola Lafon avec Chavirer (Actes Sud, 27 août), qui raconte le destin de Cléo, une jeune banlieusarde rêvant de devenir danseuse et qui sera entraînée dans un piège. L’autrice de La petite communiste qui ne souriait jamais, elle-même ancienne danseuse, revisite avec force dans ce sixième roman « les systèmes de prédation à l’aune de la facture sociale et raciale ».

Avec Le cœur synthétique (Seuil, 20 septembre), enfin, dans une veine très différente des Sorcières de la République et de Mes bien chères sœurs, Chloé Delaume propose une comédie féministe efficace et ciselée. Après des années de vie en couple, à 46 ans, Adélaïde découvre avec effroi sa valeur sur le marché de l’amour. C’est « un roman sur la lose sentimentale, la solitude, une histoire qui fait rire de ce qui est à pleurer », confiait l’autrice. Et comme la protagoniste est attachée de presse dans l’édition, le roman offre au passage une description acide et amusée du milieu littéraire français.

Respirez, expirez

Dans l’Hexagone, ils sont nombreux à considérer le 11e roman d’Emmanuel Carrère, Yoga (P.O.L.), comme l’« événement » de cette rentrée littéraire. Après Le royaume, paru il y a six ans, dans lequel Carrère examinait à sa manière son rapport au christianisme, l’écrivain de 62 ans souhaitait cette fois écrire un « petit livre souriant et subtil » sur le yoga et la méditation, qu’il pratique depuis une trentaine d’années. Mais Yoga est aussi devenu le récit d’un effondrement et d’une descente aux enfers.

Dans une véritable mise à nu, où le narcissisme n’est certes pas absent, l’auteur de L’adversaire raconte son internement de plusieurs mois dans un hôpital psychiatrique pour dépression grave (avec séances d’électrochocs).

Un récit dans lequel le réel vient relativiser son malheur personnel : les attentats de Charlie Hebdo, son bénévolat auprès de jeunes migrants sur l’île de Leros en Grèce, la mort tragique de son éditeur et ami Paul Otchakovsky-Laurens. Dans le style limpide et un peu névrosé qu’on lui connaît, Carrère nous rappelle qu’il « n’y a peut-être pas de joies pures sans ombres ».