Les essais québécois font le plein d’idées au temps de la pandémie

Photo: Adil Boukind Le Devoir

Le renversement et la décapitation il y a peu de temps de la statue de John A. Macdonald, père de la Confédération ainsi que premier ministre canadien jugé hostile aux Amérindiens et aux Métis, ouvre le débat. Vandalisme ou geste politique hautement symbolique ? La question se pose comme celle de la valeur de la crise d’Octobre 1970, dont des essais soulignent le cinquantenaire, comme FLQ, histoire d’un engagement, du militant méconnu Marcel Faulkner (Fides, septembre).

Ce témoignage sur « la profonde ambivalence » persistante, selon l’éditeur, de la perception du Front de libération du Québec explique les motivations du felquiste à la lumière du recul du temps. Dans une nouvelle édition de sa Chronique d’une insurrection appréhendée, livre sur Octobre 1970 (Septentrion, 15 septembre), l’historien Éric Bédard publie un document inédit qui montre que les arrestations, en vertu des mesures de guerre, s’assimilaient à une rafle de jeunes.

Le point de vue québécois sur Donald Trump, qui sera réélu ou non président des États-Unis le 3 novembre, concerne également la controverse politique. Journaliste émérite au Devoir, Serge Truffaut fait le récit critique des 15 mois qui constituent l’essentiel du mandat du dirigeant imprévisible : La présidence Trump, la suite (Somme toute, 13 octobre). En choisissant le sous-titre « Le juge et l’enquêteur », il poursuit l’analyse qu’il avait commencée dans son livre de l’an dernier.

Les politologues Charles-Philippe David, de l’UQAM, et Élisabeth Vallet, du Collège militaire royal de Saint-Jean et aussi de l’UQAM, tous deux spécialistes des relations internationales, publient un ouvrage non moins critique : Comment Trump a-t-il changéle monde ? (CNRS, septembre). Quant à Élisabeth Vallet, elle publie également, seule cette fois, Comprendre les élections américaines, édition 2020 (Septentrion, 8 septembre) avec le sous-titre « Le duel pour la Maison-Blanche ».

Plus près de notre inconscient collectif qui remonte à la Nouvelle-France, le philosophe Alain Deneault scrute, dans Bande de colons (Lux, 10 septembre), ce qu’il appelle « une mauvaise conscience de classe ». Il précise : « Il s’agit d’asseoir le statut de “colon” en tant qu’il continue de nous conditionner aujourd’hui. Le peu de cas que nous avons fait de cette notion, au profit de celles usurpées de “colonisé” et du couple “colonisateur-colonisé”, explique les lacunes actuelles de notre conscience de classe. »

Cette position n’est pas étrangère aux idées que le chroniqueur Normand Baillargeon expose dans Devoirs d’éducation (M Éditeur, septembre). Dans la préface, le sociologue Guy Rocher souligne l’importance du redressement préconisé : « Au Québec, les institutions privées gardent leur prestige, étant même largement subventionnées par les fonds publics, avec la conséquence que nous avons maintenant un système d’éducation à trois vitesses, inégalitaire, aux dépens de ceux et celles qui en auraient le plus besoin. »

La nécessité sociale de l’éducation inspire depuis toujours le Conseil central du Montréal métropolitain, élément ancien, dynamique, combatif de la Confédération des syndicats nationaux. Le livre Cent ans de luttes(M Éditeur, août) célèbre les « faits saillants d’une histoire d’actions militantes et de combats solidaires » où les femmes prennent une part considérable. Pas moins de onze collaboratrices ont contribué à l’ouvrage collectif par rapport à seulement cinq collaborateurs masculins.

La jeune poète et traductrice littéraire Daphné B. se retrouverait-elle chez les militantes syndicales, souvent ses aînées ? Si beaucoup de choses pourraient l’éloigner de ces femmes plus près, à première vue, de la réflexion que de l’esthétique, son essai poétique Maquillée (Marchand de feuilles, 11 septembre) pourrait la rapprocher de ses sœurs lointaines par une obsession : le combat vital. Elle écrit en effet : « La nature de mes fards est plurielle, paradoxale et fuyante. Ils oppriment et délivrent. »

L’historienne Lucia Ferretti et le politologue François Rocher ont réuni une douzaine de spécialistes pour traiter des divers aspects d’une question très actuelle qui intéresse aussi bien les hommes que les femmes et tend à libérer tout particulièrement celles-ci du poids culturel du passé : la laïcité. L’ouvrage collectif qu’ils dirigent, Les enjeux d’un Québec laïc (Del Busso, novembre), fait appel, entre autres, au chroniqueur philosophe Normand Baillargeon et au juriste Daniel Turp.

Un autre problème brûlant devrait préoccuper toute la société : l’avenir des médias traditionnels, desquels les médias sociaux deviendraient des rivaux, malgré souvent le manque de profondeur de ces derniers et la désinformation à laquelle ils peuvent participer. La valeur des informations (PUO, 19 août), de Bertrand Labasse, spécialiste de la communication à l’Université d’Ottawa, alimente la réflexion.

Moins théorique, l’essai Nous méritons mieux (Boréal, 10 novembre), de Marie-France Bazzo, productrice et animatrice, invite à « repenser » les médias traditionnels au Québec en plaidant pour une dissidence vivante et ingénieuse. Une telle dissidence vaudrait tout autant, sinon davantage, pour viser un enjeu planétaire : le remède au réchauffement climatique. Éric Dupont, chercheur en science, dirige un ouvrage collectif, La terre, la vie et nous (Édito, 28 octobre), sur cette solution capitale.

Neuf experts québécois y conjuguent leurs savoirs et leurs talents pour rappeler que la crise écologique dépasse en gravité les controverses politiques, les problèmes socioculturels et la présente pandémie. Elle menace l’existence même de l’humanité.