«Un été, trois grâces, Récits de scène et de vie»: souvenirs de 1975

De gauche à droite, les trois amies Marie-Lou Dion, Christiane Pasquier et Louise Portal.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir De gauche à droite, les trois amies Marie-Lou Dion, Christiane Pasquier et Louise Portal.

C’était le début d’un temps nouveau. L’heure était à la révolution sexuelle sans les contraintes entraînées, quelques années plus tard, par la venue du sida ou de la COVID-19. Louise Portal, Christiane Pasquier et Marie-Lou Dion, jeunes comédiennes dans la vingtaine, étaient toutes trois réunies à Eastman pour l’été, alors qu’elles jouaient dans la pièce Madeleine de Verchères, d’Albert Millaire et Jean Besré, au Théâtre de la Marjolaine. Chacune d’entre elles incarnait une sœur de Verchères.

L’époque était à des lieux de l’austérité que l’on vit aujourd’hui.

Quarante-cinq ans plus tard, ces « trois grâces » sont de nouveau réunies au TNM, à l’occasion de la parution de leur livre Un été, trois grâces, Récits de scène et de vie, aux éditions Druide.

En fait, elles ne se sont jamais quittées. Amies comme au premier jour, soudées par leur métier de comédienne, mais aussi par leur destin commun de femmes sans enfant, elles partageaient aussi, en 1975, l’habitude de tenir un journal intime.

« Dans une véritable amitié, il y a cette liberté et cette réciprocité, remarque Marie-Lou Dion. C’est ce qui distingue l’amitié de l’amour ; c’est qu’il n’y a pas d’attente. »

Louise Portal exhibe d’ailleurs un exemplaire de Lettre à un jeune homme poète, de Raine Maria Rilke, que Marie-Lou Dion lui avait offert, le 7 août 1975, à l’époque où elles partageaient leurs confidences, à l’ombre des arbres d’Eastman, autour de leur maison.

Ce qui distingue l’amitié de l’amour; c’est qu’il n’y a pas d’attente

 

« Cet été nous a permis de créer quelque chose d’unique, parce qu’on était toutes célibataires, on avait répété au printemps et on passait trois mois ensemble, durant lesquels chacune a vécu de passages, de tourment et de réflexions », se souvient Louise Portal.

Des chemins différents

Au fil des ans, chacune a suivi des chemins différents : Louise Portal a mené une carrière de chanteuse durant une dizaine d’années, Marie-Lou Dion a notamment été metteuse en scène et a repris contact avec le monde de la musique, Christiane Pasquier a notamment enseigné, après un long séjour à Londres, dans les bras d’un Italien…

Toutes ont vécu des hauts et des bas, dans leur carrière et dans leur vie privée. « Le métier était satisfaisant, les amours, non », se souvient Marie-Lou Dion des années 1970. « On était des petites filles qui rêvaient au prince charmant », dit-elle, malgré le contexte de libération sexuelle.

L’idée du livre a germé dans la tête de Louise Portal, notamment du fait que les « trois grâces » ont pris l’habitude de faire de temps à autre un pèlerinage à Eastman, pour se commémorer ce lieu de leur rencontre.

En 2016, deux jours après ce pèlerinage, Louise Portal lance un défi à ses amies, « celui d’écrire dans un petit cahier le récit de nos vingt ans à aujourd’hui », une réflexion sur la vie, sur l’amour, la création, en se confrontant « à leurs peurs, leurs limites, leur pudeur ».

Étrangement, le concept fait écho au titre d’une pièce que Louise Portal et Marie-Lou Dion ont écrite ensemble en 1979, Où en est le miroir ?

« Ma tête ressemble de plus en plus à mon cœur, dit Louise Portal en cédant à l’émotion. Moi, j’étais fleur bleue et je le suis encore. Je suis une hyperémotive. Il me semble que je suis restée fidèle à qui j’étais. J’ai toujours gardé l’espérance de l’amour et l’espérance de la création. Ça a toujours été des outils de croissance, je suis heureuse de partager ça avec Marie-Lou et Christiane. »

Marie-Lou Dion se souvient d’ailleurs qu’une amie lui avait suggéré, au moment de la parution de la pièce Où en est le miroir ?, de relancer l’expérience lorsque les amies auraient 60 ans.

Aujourd’hui, elles n’en ont pas 60, mais 70.

« Là, on a fait plus le récit d’un parcours que de faire la prise de conscience d’où on en est », dit Marie-Lou Dion.

« Je l’ai fait d’une part pour sortir de l’anonymat où les jeunes mettent les vieux. Quand on est vieux, on est classé dans une espèce d’anonymat », explique pour sa part Christiane Pasquier. « Notre génération a un vécu, et on peut se demander ce qu’on cherchait, et bien voici, c’est ça qu’on cherchait. Et le fait d’écrire cela et d’en chercher le film, cela fait faire une espèce de bilan et ça calme. »

Qu’on ne cherche pas dans ce livre une rubrique de potins sur le monde du cinéma et de la télévision des cinquante dernières années.

« On a plutôt cherché l’âme d’une génération », résume Christiane Pasquier.

Un été, trois grâces. Récits de scène et de vie

Louise Portal, Marie-Lou Dion, Christiane Pasquier, Éditions Druide, Montréal, 2020