«Les aérostats»: lire, dit-elle

L'écrivaine Amélie Nothomb
Photo: Courtoisie L'écrivaine Amélie Nothomb

Après l’audacieux Soif, où elle faisait du Christ en croix le narrateur, Amélie Nothomb prête sa voix à Ange, 19 ans, étudiante en philologie solitaire et timide habitant Bruxelles, dans Les aérostats. Toute ressemblance avec l’autrice en son jeune temps n’est pas du tout fortuite.

Pour boucler ses fins de mois, Ange accepte d’aider Pie, 16 ans, fils de parents terribles, à vaincre la dyslexie. Pour ce faire, elle lui fera lire des classiques de la littérature. Rien de moins !

« — Une nuit pour lire L’Iliade, une semaine pour lire La Princesse de Clèves, déclarai-je en guise de préambule. Expliquez-moi.

— C’est compliqué. Il y a beaucoup de personnages.

— Infiniment moins que dans L’Iliade.

— Ce n’est pas un livre de guerre.

— Vous trouvez ? Un homme assiège une femme imprenable. »

Tandis qu’elle fait fi de vraisemblance en ce qui a trait à la dyslexie et qu’elle dessine à gros traits ses personnages, l’autrice belge revisite en surface des thèmes qu’elle avait explorés dans l’émouvant Frappe-toi le cœur et son complément moins prenant Les prénoms épicènes, c’est-à-dire les conséquences de l’amour parental toxique chez les enfants.

Au-delà du drame familial annoncé, on prend, une fois de plus, plaisir à savourer les dialogues élégamment brodés par Nothomb, qui transforme de banales leçons de lecture en juvénile salon littéraire où fusent d’amusantes analyses des grands classiques.

« J’ai expliqué que le bouquin de Stendhal était une odyssée : Julien, c’était Ulysse, madame de Rénal, c’était Pénélope, Mathilde, c’était Circé, etc. »

Portant un regard tendre sur ses deux jeunes personnages en rupture avec leur milieu et en décalage avec leur âge, la romancière revient en catimini sur sa propre jeunesse et se projette sans ambages dans la peau d’une héroïne décomplexée. Se pourrait-il que Les aérostats serve d’amuse-gueule à un roman autobiographique de la consistance de Stupeur et tremblements ou de La métaphysique des tubes ?

En refermant cette distrayante offrande annuelle — la 29e depuis Hygiène de l’assassin, son premier roman, paru en 1992 — de l’incontournable baronne, force est d’admettre que cette dernière nous a donné envie de replonger dans Kafka, Dostoïevski, Radiguet et plus si affinités. C’est déjà beaucoup.

Les aérostats

★★★

Amélie Nothomb, Albin Michel, Paris, 2020, 175 pages