Une caméra braquée sur le monde

Illustration: Getty Images

James Lee Burke laisse peu de gens indifférents : on le porte aux nues ou, plus rarement quand même, on le déteste. Ses détracteurs supportent habituellement très mal la violence, parfois fulgurante, et la trajectoire répétitive suintant littéralement de ses histoires plantées sur les bords du bayou Teche. Cette nouvelle tranche de vie humide et sanglante relatant la 22e enquête de Dave Robicheaux ne viendra certainement pas changer quoi que ce soit à cette perception.

Une équipe de cinéma vient de s’installer encore une fois près de New Iberia ; depuis Dans la brume électrique avec les morts confédérés, c’est une constante dans l’œuvre tentaculaire de Burke, un véritable workaholic qui vient de passer la barrière des 35 romans traduits en français. Un peu comme s’il avait pris l’habitude de braquer lui-même sa caméra sur ce qu’est devenue la Louisiane… et le monde en général. Cette fois-ci, c’est un enfant du pays, Desmond Cormier, qui tourne. Et bien sûr, des cadavres, mis en scène d’une étrange façon, apparaissent les uns à la suite des autres non loin des plateaux de tournage.

Avec l’aide de son ami Clete Purcel et d’une toute nouvelle adjointe, Bailey Ribbons, Dave Robicheaux mène l’enquête. Il y sera évidemment confronté à ses fantômes et démons personnels tout autant qu’à la cruauté gratuite et sanguinaire de quelques âmes perdues. Il passera même tout près, encore une fois, d’y laisser sa peau avant de réussir à éteindre le feu dévastateur qui menace tous ceux qu’il aime. C’est évidemment le résumé que l’on peut faire de la majorité des enquêtes de Robicheaux, mais bien sûr tout est dans les « détails », et l’histoire en a laissé traîner plusieurs dans ce microcosme louisianais alliant misère, intensité et beauté sublime.

Mais on sera surtout frappé par la puissance évocatrice de l’écriture de James Lee Burke, fort bien rendue par son traducteur : personne ne sait décrire comme lui l’âme, l’odeur et la couleur de la Louisiane. Alors qu’il fait ici œuvre de moraliste, de juge et de démiurge tout à la fois, on ressort de ce livre, soyez prévenus, avec le poids de l’accablante beauté du bayou sur les épaules. Ce n’est pas rien.

Petites lâchetés ordinaires

Le narrateur jouit toujours d’un point de vue particulier sur l’enquête que découvre le lecteur une page à la fois… mais l’histoire prend un rythme et un sens tout autres lorsqu’elle est racontée par trois sources différentes. C’est ce que fait Louise Candlish dans ce roman noir où la vie d’une famille londonienne « exemplaire » se déconstruit sous nos yeux. Comme le laisse deviner le titre (Chez nous), c’est le cœur même du territoire familial, la maison — située dans un quartier cossu non loin du centre-ville —, qui disparaît tout à coup sous l’action conjuguée d’un chantage, d’une fraude immobilière et de diverses petites lâchetés ordinaires.

Fiona ne voit pourtant rien venir. Au contraire, le mécanisme qu’elle a mis en place avec Bram, son mari, le nesting, permet à leurs deux enfants de ne pas vivre les affres de leur séparation. Cela ne va pas toujours de soi, mais les choses se passent plutôt bien, chacun y mettant du sien pour que leurs deux garçons continuent à vivre dans la maison familiale. Ils vont d’ailleurs jusqu’à partager les frais de l’appartement qu’ils habitent lorsque l’autre est avec les petits : lui le week-end, elle le restant du temps. Gagnant-gagnant, comme on dit. Tout baigne jusqu’à ce que Fiona trouve devant chez elle des camions de déménageurs et un couple en train de s’installer alors qu’elle revient d’un week-end avec son nouveau prétendant…

On apprend tout cela grâce au podcast diffusé par Fiona, à la longue lettre d’adieu de Bram et au narrateur qui gère l’ensemble des données, à chaud ou en retrait, pour mieux nous faire sentir le mécanisme même de la déconstruction. On ne vous dévoilera pas tout, mais le procédé est fort efficace et l’écriture nerveuse et sensible de Candlish rend le drame encore plus présent. Surtout que l’histoire repose sur des personnages éminemment crédibles et fort bien définis : Bram et Fiona, entre autres, mais aussi les acteurs secondaires qui jouent leur rôle à fond. Bref, vous vous y laisserez prendre et vous aurez un nouveau nom d’auteur à retenir.

Enquêtes 101

Le Norvégien Jørn Lier Horst procède de façon beaucoup plus classique, mais c’est néanmoins lui qui nous livre l’enquête policière la plus réussie de toute la fournée. Rien de tape-à-l’œil ici ; plutôt une bonne enquête classique qui parvient à s’imposer peu à peu devant une série de certitudes préconçues. C’est qu’on fait face, dès le départ, à une disparition non résolue à laquelle vient se greffer un futur procès pour assassinat… réglé avant même qu’il ait démarré.

C’est déjà la quatrième enquête de l’inspecteur William Wisting publiée dans la Série noire chez Gallimard. Comme dans toutes les autres, on trouvera ici un policier méticuleux, méthodique, se consacrant à l’analyse des faits plutôt qu’aux hypothèses. Comme toujours, Wisting travaille lentement, trop au goût de ses supérieurs : cette disparition d’un chauffeur de taxi de Larvik, par exemple, remonte déjà à six mois et l’enquête ne donne toujours rien. On est loin des résultats obtenus dans la petite ville voisine où le solide procès pour meurtre va débuter bientôt.

Mais voilà que, après avoir enfin découvert l’auto puis le corps du disparu, Wisting se rend compte que les deux affaires sont liées. Tout repose sur un fait inéluctable : les deux victimes sont tombées sous des balles tirées du même revolver. Et cette arme, on l’a trouvée dans un coffre-fort appartenant à un caïd décédé quelques jours après l’assassinat… et la disparition du chauffeur de taxi. Tout se tient : il faut donc tout reprendre à zéro. Sauf que sa hiérarchie ne soutient pas le limier trop méticuleux qui risque de bousiller l’enquête de ses collègues de la ville voisine. Wisting n’aura donc pas le choix ; il lui faudra aller rapidement à contre-courant pour faire la lumière, avec ses propres moyens, sur les deux affaires.

On l’a dit, c’est une enquête policière classique et fort bien menée ; l’auteur s’y connaît un peu puisque c’est un policier à la retraite. Encore une fois, la traduction insuffle un rythme fort intéressant à tout cela et l’écriture de Horst semble même y gagner en sensibilité. Encore !

Beaucoup plus loin, à Tel-Aviv en fait, en plein cœur du Moyen-Orient, le même genre de constat blafard s’impose alors qu’un lugubre tueur en série réussit presque à s’en tirer indemne. Ici, il faut blâmer les préjugés les plus faciles tout autant que l’inaction des policiers… jusqu’à ce qu’une inspectrice « allume » en se basant sur les faits et en couplant quelques affaires. Trois affaires en fait.

Pour bien montrer à quel point le tueur est habile, l’auteur nous raconte d’abord les deux premières histoires dans le détail en adoptant parfois la position de la victime puis celle de l’assassin qui réussit à passer inaperçu en profitant de la moindre faille. Ce n’est que lorsque la policière prendra des risques qu’il sera finalement démasqué. La traduction fait ressortir une écriture vive, méthodique, dépeignant des personnages touchants. Bref, une histoire solide malgré quelques longueurs.

New Iberia Blues // Chez nous /// Le disparu de Larvik //// Une deux trois

★★★★ James Lee Burke, traduit de l’anglais par Christophe Mercier, Rivages / Noir, Paris, 2020, 555 pages // ★★★ 1/2 Louise Candlish, traduit de l’anglais par Caroline Nicolas, Sonatine, Paris, 2020, 470 pages /// ★★★ 1/2 Jørn Lier Horst, traduit du norvégien par Céline Romand- Monnier, Gallimard « Série noire », Paris, 2020, 470 pages //// ★★★ Dror Mishani, traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, Gallimard « Série noire », Paris, 2020, 330 pages