«Les entailles»: Marie-Élaine Guay, l’espoir de donner l’amour en héritage

L’écrivaine écrit ce livre pour en finir avec sa jeunesse, passer à autre chose et s’assurer de ne pas léguer à ses enfants ce qu’elle aurait souhaité ne pas recevoir de ses parents.
Photo: Adil Boukind Le Devoir L’écrivaine écrit ce livre pour en finir avec sa jeunesse, passer à autre chose et s’assurer de ne pas léguer à ses enfants ce qu’elle aurait souhaité ne pas recevoir de ses parents.

« Je crois qu’il faut dire notre vérité lorsque nous écrivons des livres, même si celle-ci est repoussante et risque de nous humilier, annonce Marie-Élaine Guay dès la première page. Même si nous préférions que ces vérités soient des mensonges, il faut malgré tout raconter, décrire dans le plus grand détail les envies de mourir, de tuer, ou les deux à la fois. C’est l’accumulation des mensonges que l’on se raconte et que l’on raconte aux autres qui raidit nos corps, c’est ce refus d’incommoder qui éradique nos âmes et nous prédispose à ce que certains nomment “la Folie”. J’écris ce livre pour ne plus me taire. »

Marie-Élaine Guay écrit aussi ce livre — un des plus bouleversants de la rentrée — pour en finir avec sa jeunesse, passer à autre chose et s’assurer de ne pas léguer à ses enfants ce qu’elle aurait souhaité ne pas recevoir de ses parents. « Il faut régler nos shits avant d’avoir des enfants », lance-t-elle en déposant un regard tendre sur son ventre, dans lequel grandit une fille qui doit naître en novembre. Régler ses shits : c’est précisément ce à quoi elle s’applique dans Les entailles, un récit vertigineusement intime — à la fois pamphlet et confession — écrit afin de rompre le cycle de l’amour qui s’exprime mal, le seul amour que des parents peuvent donner lorsqu’ils en ont eux-mêmes reçu bien peu.

Mais si Les entailles sonde les zones d’ombre de la filiation, le premier livre en prose de celle qui était révélée en tant que poète en 2018 avec Castagnettes (Del Busso) porte d’abord une dénonciation du sort réservé aux personnes vieilles et / ou malades, ainsi que d’une société qui refoule à sa marge ceux qui approchent de la mort. La père de Marie-Élaine Guay était emporté il y a quelques années par la maladie d’Alzheimer.

« J’ai beaucoup de colère, mais aussi d’empathie pour les amis de mon père [qui ont cessé de lui rendre visite], parce que j’ai été cette personne-là qui, souvent, retournait de bord à mi-chemin, quand je prenais la route pour aller le voir, confie-t-elle en entrevue. Mais on a une responsabilité de soutien envers nos proches, une responsabilité dont on s’est délesté collectivement. C’est pour ça que les CHSLD existent. Partout dans notre société, que ce soit avec des vieux malades ou des objets, dès que quelque chose ne nous convient plus, on le jette. »

En dessous de toutes ces démissions, ce serait la peur, notre peur de mourir, qui grouillerait, se désole l’autrice. Et notre peur du silence. « On ne sait pas comment se comporter avec les gens malades, parce que les gens malades ont besoin d’écoute, de temps. Le temps, l’écoute ça ne fait plus partie de nos paradigmes. C’est notre peur de mourir qui fait qu’au quotidien, on est de plus en plus hors de nous. On ne s’écoute plus respirer, on bouge rapidement, on fait tout dans l’empressement. On est essoufflé et essoufflant. »

« Voir mon père mourir, c’était terrifiant, mais c’est un cadeau qu’il m’a fait, parce que maintenant je sais que je ne veux pas mourir comme ça », poursuit-elle, en louant malgré tout le personnel des CHSLD, « des gens merveilleux » qui doivent vivre quotidiennement parmi les cris et les odeurs. « Je sais maintenant qu’il faut qu’on développe d’autres façons de s’occuper des personnes malades, parce que ces personnes, ça va être nous un jour. Et ceux qui prennent ces décisions-là, nos dirigeants, n’auront jamais à vivre dans un CHSLD. » Une copie de Les entailles aurait été acheminée à François Legault.

Une preuve d’amour

Procès à charge de la violence des systèmes qui, plutôt que de nous accompagner doucement dans les moments les plus difficiles de nos vies en exacerbent la douleur, Les entailles est également guidé par l’espoir que cesse la spirale familiale des carences affectives.

En parallèle de la chronique de la maladie du père, une figure paternelle déifiée, parce qu’absente, c’est son enfance tumultueuse auprès d’une mère célibataire dépassée qu’examine Marie-Élaine Guay. C’est cette communication pénible entre sa mère et elle qui la mènera, gamine, jusque dans les bureaux de plusieurs psychiatres.

« Nous demandons à l’enfant pourquoi elle consulte aujourd’hui dans notre hôpital. Elle répond : parce que ma mère et moi nous avons beaucoup de difficulté pour s’entendre », lit-on dans un des extraits du véritable dossier psychiatrique del’autrice, reproduit dans le livre. Elle n’a alors que sept ans et ressortira de l’hôpital avec une prescription d’anxiolytique. « Au lieu de me donner des médicaments, le médecin aurait tout simplement pu demander : “Est-ce qu’il y a de l’amour à la maison ?”», observe Marie-Élaine, une trentaine d’années plus tard.

Pourquoi avoir raconté avec si peu de fard sa relation avec sa mère ? « Il y a beaucoup d’amour pour ma mère dans ce livre », plaide-t-elle, au sujet de celle avec qui, aujourd’hui, tout va beaucoup mieux. « Raconter quelqu’un, c’est lui donner toute l’attention qu’il mérite. Ma mère n’est pas la seule à avoir élevé des enfants dans l’angoisse, alors qu’elle n’était pas prête, sans pouvoir donner ce qu’elle n’avait pas reçu. »

Si elle lance en blaguant que « les enfants de parents fuckés font des gens intéressants », Marie-Élaine Guay préférait offrir à sa fille son sens de l’indignation — une colère saine — et non pas tout ce qui, en elle, appartient à l’obscurité.

« Mon ventre enfle sous ma chair depuis peu, écrit-elle. Une possibilité se développe en cet espace, qui dans les faits ne m’est pas inconnu, mais duquel il m’est impossible d’extraire les souvenirs. […] J’ai espoir que nous pourrions, ensemble, briser le cycle collant de la noirceur des femmes qui me précèdent. Je nous y aiderais. J’opérerais avec tendresse et écoute, sans fausses promesses. Je retiendrais ma parole pour qu’elle soit sans heurts, que jamais elle ne l’efface. Je nous laisserais nous apprivoiser doucement, sans rien brusquer. »

« Il ne faut pas imprégner nos enfants de nos zones d’ombre, ajoute-t-elle de vive voix. On peut les leur montrer, nommer les choses, nommer la colère, mais il ne faut pas les tremper dans notre colère. La seule colère qu’il faut garder, c’est la colère nécessaire des dénonciations de l’injustice. »

Les entailles

Marie-Élaine Guay, Poètes de brousse, Montréal, 2020, 128 pages