«Bermudes»: les vérités de Claire Legendre

«Bermudes» semble être l’un de ses romans les moins ironiques, confie l’écrivaine Claire Legendre.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Bermudes» semble être l’un de ses romans les moins ironiques, confie l’écrivaine Claire Legendre.

Originaire de Nice, en France, après avoir vécu à Vienne et à Prague, la narratrice sans nom de Bermudes, le septième roman de Claire Legendre, est venue s’échouer à Montréal à l’aube de la quarantaine pour écrire la biographie de Nicole Franzl, dite Franza, une écrivaine autrichienne de langue allemande puis française qui la fascine.

Franza avait passé au Canada les dix dernières années de sa vie, avant de disparaître — peut-être suicidée — à quarante ans lors d’un voyage sur le Saint-Laurent un jour de 2005, entre Natashquan et le Labrador.

Au fil d’un processus mimétique avec le sujet de ses recherches un peu flottantes, où viennent s’emboutir migration, solitude et malheur amoureux, la narratrice nous entraînera dans les bars et les ruelles de Montréal, sur l’île d’Anticosti et jusqu’aux plages de Blanc-Sablon.

Un roman ancré dans le réel et la géographie québécois, mis à part quelques allers-retours vers le passé praguois de la narratrice, d’où la poursuit le fantôme d’un amour mort. « C’est un projet ancien qui date à peu près de 2003. Un projet très romantique, presque final, quoi, écrit comme on écrit un dernier roman », confie Claire Legendre en entrevue.

« J’ai pris beaucoup de temps pour écrire ce livre, poursuit-elle. Il y a eu plusieurs étapes, plusieurs états. J’ai aussi enlevé beaucoup de choses pour que ça soit lisible par quelqu’un d’autre. Je l’ai fait en confrontant chaque fois un regret, une souffrance à une autre vie, à quelqu’un d’autre qui me racontait ce qui se passait dans la sienne. »

Vérité et malheur

« Le défi, c’était un peu d’essayer de sortir de moi en rencontrant les autres. Et je pense que la troisième partie du roman correspond vraiment à cette ouverture-là. »

L’écrivaine avait même fait il y a plusieurs années, en France, une demande de bourse pour aller écrire dans l’archipel des Bermudes, dans l’Atlantique Nord. « Je suis contente de ne pas l’avoir eue, honnêtement. Et je ne suis toujours pas allée dans les Bermudes. Je pense de moins en moins que ça me plairait. » Et puis elle s’est retrouvée un jour sur Anticosti, sans savoir encore que l’île viendrait nourrir ce projet de roman.

Rapidement, explique Claire Legendre, le roman s’est inscrit au cœur d’une trilogie dont participe Bermudes (Nord), un documentaire sorti en 2019. À l’hiver 2021, un spectacle sera aussi créé au théâtre La Chapelle, à Montréal.

Née à Nice en 1979, Claire Legendre a vécu à Rome et à Prague. Aujourd’hui professeure agrégée à l’Université de Montréal, où elle enseigne la création littéraire, elle est l’autrice d’une dizaine de livres, dont Viande, La méthode Stanislavski, L’écorchée vive, Vérité et amour, parus entre 1999 et 2013 chez Grasset. Prévu au printemps dernier en France — pandémie oblige, sortie reportée à l’année prochaine —, Bermudes a pu bénéficier au Québec d’une sortie rapide chez Leméac.

Vieillir, écrire

Tour à tour amoureuse d’hommes qui traînent leurs propres blessures, trop bien mariés ou trop attachés à leur conception de la liberté, l’héroïne de Claire Legendre prend la mesure de son malheur à « l’échelle de Richter du chagrin ».

Peur du vieillissement et de la solitude, hantise de la mort, violence même de l’amour, incommunicabilité dans le couple, pensée du suicide. Bermudes lui semble être l’un de ses romans les moins ironiques. « Je pense que l’ironie est une forme de pudeur. Et ce qui m’a coûté le plus en termes d’autofiction, peut-être, c’est de renoncer à l’ironie, de ne pas pouvoir me cacher derrière. »

« Je suis plus vieille que Sylvia Plath désormais, et je marche dans les pas de Franza. Il me reste quoi, cinq ans ? » se demande la narratrice. Plus loin : « Peu d’écrivaines survivent à la ménopause. »

« J’ai beaucoup joué avec la mythologie romantique de l’écrivain dans ce livre, avec toutes ces figures qui continuent à peupler nos comptes Instagram », reconnaît Claire Legendre. Sylvia Plath, Ingeborg Bachmann — écrivaine autrichienne qui a notamment publié en 1979 un roman intitulé Franza — et Nelly Arcan. Des femmes, fragiles et talentueuses, fauchées en plein vol, mortes tragiquement. Autant de « spectres » littéraires féminins qui continuent d’exercer une fascination certaine, et dont elle peut prendre chaque année la mesure auprès de ses propres étudiantes.

« Je pense qu’il y a quelque chose de pervers dans l’idée que le désespoir peut être beau et que la littérature nous garde dans cette mythologie-là. Et en même temps, poursuit-elle, c’est très réconfortant de se dire, quand on est désespérée, ah oui, quand même, ça a de la gueule. Je pense qu’il y a ça dans la mythologie de la littérature féminine. Et je ne sais pas quoi faire avec. Je n’en suis pas libérée, en tout cas. Mais j’essaye ! » ajoute l’écrivaine dans un éclat de rire.

La sexualité dans Bermudes est parfois très crue, mais elle l’est sans racolage. S’y exprime sans amertume, mais pas sans une certaine violence retournée, le besoin touchant d’une femme d’aimer et d’être aimée.

« Comme dans Vérité et amour, on peut imaginer que c’est moi, ça ne me dérange pas. En même temps, la réalité de la chose, il y a juste moi qui la connais. J’ai mis dix ans après Viande à me faire pardonner, pour qu’on me lise autrement que comme une jeune provocatrice. »

Le malheur donne-t-il de meilleurs livres ? « Je ne sais pas. Je ne suis pas douée pour le bonheur, de toute façon, reconnaît-elle avec franchise. Disons plutôt que ce n’est pas une valeur qu’on m’a enseignée. J’ai grandi dans un théâtre où on jouait du Bergman, du Duras et du Pessoa, alors… »

« J’ai passé plusieurs années dans ce livre, qui était comme une espèce de refuge et une façon de regarder la vie. Je suis à la fois contente d’en être venue à bout, contente qu’il existe, mais j’ai hâte de me trouver un autre refuge. »

Bermudes

Claire Legendre, Leméac, Montréal, 2020, 216 pages