«À train perdu»: Jocelyne Saucier, on prend toujours un train pour la vie

«Je me promenais en auto, en train, parfois je me louais une chambre chez des gens pendant une semaine, deux semaines. Je cherchais quelque chose, mais je ne savais pas ce que je cherchais», se souvient Jocelyne Saucier au bout du fil, depuis son domicile de Cléricy, quelque part dans le bois en périphérie de Rouyn-Noranda.
Photo: Christian Leduc, collaboration spéciale Le Devoir «Je me promenais en auto, en train, parfois je me louais une chambre chez des gens pendant une semaine, deux semaines. Je cherchais quelque chose, mais je ne savais pas ce que je cherchais», se souvient Jocelyne Saucier au bout du fil, depuis son domicile de Cléricy, quelque part dans le bois en périphérie de Rouyn-Noranda.

Certains écrivains attendent cet état de grâce communément appelé inspiration en se tournant les pouces devant leur ordinateur. D’autres, comme Jocelyne Saucier, préfèrent prendre le large et chasser la bonne idée en s’enfonçant sur les chemins d’un périple n’ayant pour objectif que le mouvement, duquel jaillit parfois le flash espéré, mais inattendu. « Je me promenais en auto, en train, parfois je me louais une chambre chez des gens pendant une semaine, deux semaines. Je cherchais quelque chose, mais je ne savais pas ce que je cherchais », se souvient-elle au bout du fil, depuis son domicile de Cléricy, quelque part dans le bois en périphérie de Rouyn-Noranda.

Puis un jour, à bord d’un train reliant Cochrane et Toronto, c’est l’illumination. Assise dans un siège en diagonale du sien : une vieille dame au comportement discret, mais intrigant. « Elle n’a parlé à personne de tout le trajet, même si on a été immobilisés pendant deux heures derrière un train de marchandises. Elle avait sa pile de magazines, sa glacière. Il me semble qu’elle n’est même pas allée aux toilettes. Je la regardais et puis je me posais un tas de questions : pourquoi elle ne parlait à personne, est-ce qu’elle fuyait quelque chose, est-ce qu’elle était menacée par quelqu’un ? »

De fécondes questions auxquelles l’écrivaine tente de répondre à l’aide de l’outil de la fiction dans À train perdu, son premier livre depuis la déferlante de prix engendrée par Il pleuvait des oiseaux (2011). Il y avait longtemps que Jocelyne Saucier se promettait d’écrire un roman qui aurait le ton d’une enquête. La voilà qui emprunte les yeux et la voix d’un homme de Senneterre (en Abitibi) afin d’élucider les mystérieuses errances ferroviaires de Gladys, surnommée « la femme de Swastika ». Swastika, comme dans le nom d’un village aujourd’hui compris dans les frontières de Kirkland Lake, dans le nord-est de l’Ontario. Un village ainsi baptisé selon le nom de la compagnie minière qui s’y était installée, bien avant que le régime nazi usurpe cette croix crochetée, symbole millénaire de bien-être.

Veuve d’un mineur mort dans un accident de travail, cette femme courageuse, persuadée que lorsqu’« on a connu le bonheur il est impossible de croire qu’il n’est plus possible », ne cessera d’avoir foi en la vie, malgré les tentatives de suicide répétées de sa fille Lisana. Une conviction acquise à bord du schooltrain dans lequel son père était professeur et dans lequel son enfance aura été auréolée d’amour.

J’ai l’habitude de commencer un roman avec un petit rien, une image, une impression, une image qui me laisse deviner qu’il y a un univers qui se cache derrière. Puis je plonge et j’adore ce vertige, ce moment où je tombe dans le vide en sachant qu’il y a un grand tout qui m’attend.

« De 1926 à 1967, sept schooltrains ont sillonné le nord de l’Ontario pour aller porter l’alphabet, le calcul mental et les capitales d’Europe aux enfants de la forêt », explique au sujet de ces fascinantes écoles ambulantes le narrateur d’À train perdu, qui se fera enquêteur et parcourra les rails d’un Nord étonnant, au cœur duquel surgiront des communautés finlandaises (!), des ferrovipathes un peu coucous ainsi que des chefs de train qui en ont vu de toutes les couleurs. Des personnages à la (dé)mesure du territoire de liberté qu’ils traversent.

« J’ai voulu que Gladys soit une femme forte, une optimiste forcenée comme il en existe beaucoup dans le Nord, confie la romancière. Mais je me suis demandé d’où venait sa force, d’où venait sa foi dans le bonheur ? La réponse, c’est que c’est une enfant des schooltrains ! Tous les old timers des schooltrains que j’ai rencontrés ont quelque chose qui brille au fond des yeux. Ils sont, encore aujourd’hui, marqués par leur expérience. »

Pourquoi écrire ?

Le succès d’Il pleuvait des oiseaux, roman traduit dans une quinzaine de langues et porté au grand écran avec élégance par Louise Archambault, a-t-il paralysé son autrice, dont les précédents titres avaient certes été bien accueillis, mais de façon beaucoup plus discrète ? Si elle reconnaît avoir dû « chasser le lecteur des Oiseaux qui était derrière mon épaule, parce que c’est clair que ce que j’allais écrire serait différent », Jocelyne Saucier raconte avoir surtout craint qu’À train perdu « s’écrive sans elle ». C’est-à-dire ?

« J’ai l’habitude de commencer un roman avec un petit rien, une image, une impression — comme cette femme que j’ai croisée dans le train Cochrane-Toronto —, une image qui me laisse deviner qu’il y a un univers qui se cache derrière. Puis je plonge et j’adore ce vertige, ce moment où je tombe dans le vide en sachant qu’il y a un grand tout qui m’attend. Pendant toutes les années où je tourbillonnais avec les Oiseaux [à voyager pour en faire la promotion], ce nouveau roman tournait dans ma tête, et j’ai eu peur qu’il soit déjà écrit au moment où je me retrouverais devant l’ordinateur pour l’écrire pour vrai. »

Derrière la fuite inexpliquée de Gladys, et ces milliers de kilomètres parcourus sur ses traces, c’est beaucoup la question des raisons de l’écriture que fouille Jocelyne Saucier, en épousant le regard de ce narrateur sans histoire qui se demande « comment un homme que rien ne destinait à pareille aventure en est venu à s’égarer dans des vies autres que la sienne ».

Sait-elle maintenant pourquoi ce visage inconnu aperçu dans un train l’a à ce point bouleversée ? Long silence de l’autre côté de la ligne. « Non, je ne le sais pas ! » finit-elle par répondre en riant. « Probablement que j’étais dans un état de disponibilité, d’ouverture d’esprit. Quand je me promène comme ça, à chercher une idée, j’ai les portes ouvertes. […] Mais je sais que si j’écris, c’est parce que ça donne un sens à ma vie. Écrire un roman, c’est une recherche de sens. On prend une vie, deux vies, et on cherche les moments qui donnent un sens à cette vie-là, puis ça en donne à la nôtre. Il y a des moments de grâce extraordinaires dans l’écriture, quand on réussit à aller là où on ne pensait pas aller. L’acte d’écrire, ça nous rend plus grands que soi. »

L’acte d’écrire commande cependant son propre rythme. Au cœur d’un milieu littéraire où un retentissement aussi exceptionnel que celui d’Il pleuvait des oiseaux (2011) appelle habituellement une suite hâtive, Jocelyne Saucier ne publie avec À train perdu que son cinquième roman en près de 25 ans de carrière. « J’en suis pas fière, de ce rythme, lance-t-elle en s’esclaffant. J’aimerais être comme Simenon, entrer dans mon bureau, écrire pendant deux ou trois mois, puis sortir la chemise tout humide avec un roman chaud dans les mains. C’est mon rêve, mais j’en suis incapable. Et puis l’écriture, c’est mon seul espace de liberté. C’est là où je peux faire ce que je veux, comme je veux. J’en profite à plein. » À fond de train, mais sans se presser.

À train perdu

Jocelyne Saucier, XYZ, Montréal, 2020, 264 pages. En librairie le 9 septembre.