«La vie mensongère des adultes»: la fin de l’innocence vue par Elena Ferrante

Cette saga fascinante et addictive, pleine de violence, de passion, d’amour et de haine, racontait la vie à Naples de deux femmes, Lenù et Lila, à la fois rivales, amies et sœurs d’âme.
Photomontage: Gallimard, photomontage Le Devoir Cette saga fascinante et addictive, pleine de violence, de passion, d’amour et de haine, racontait la vie à Naples de deux femmes, Lenù et Lila, à la fois rivales, amies et sœurs d’âme.

Avec La vie mensongère des adultes, la mystérieuse Elena Ferrante est de retour avec des thèmes et une atmosphère qui ne devraient pas dépayser les millions de lecteurs qui ont fait de la saga de L’amie prodigieuse (Gallimard, entre 2014 et 2018) un succès colossal à travers le monde — seize millions d’exemplaires auraient été vendus.

Cette saga fascinante et addictive, pleine de violence, de passion, d’amour et de haine, racontait la vie à Naples de deux femmes, Lenù et Lila, à la fois rivales, amies et sœurs d’âme.

Un véritable phénomène éditorial qui a fait de cette écrivaine anonyme de 77 ans — elle affirme être née à Naples en 1943 — l’une des voix les plus importantes de la littérature italienne d’aujourd’hui. L’hebdomadaire américain Time la considérait même en 2016 comme l’une des 100 personnalités les plus influentes du monde, en compagnie notamment du pape François, de Mark Zuckerberg, de Justin Trudeau ou d’Angela Merkel.

Dans Les jours de mon abandon (Gallimard, 2004), après quinze ans de vie commune, une femme apprenait en une phrase que son mari la quittait. Et c’est une amorce similaire qui déclenche la mécanique toujours efficace de La vie mensongère des adultes, qui nous arrive trois mois après sa sortie en France.

Née à la fin des années 1970, enfant unique de parents professeurs, Giovanna a connu une enfance heureuse et protégée à Naples. Jusqu’au jour où, à l’âge de douze ans, cachée derrière la porte, elle entend son père, « un homme toujours gentil », dire à sa mère que Giovanna lui semble être devenue « très laide ».

Pire, sa fille lui donne l’impression de ressembler de plus en plus à l’une de ses propres sœurs qu’il ne voit plus, Vittoria, qui « alliait à la perfection laideur et propension au mal ».

Il n’en faudra pas plus pour que le cocon de ouate rose où elle a grandi se lézarde, et que sonne pour Giovanna la fin de l’innocence. Pour en avoir le cœur net, la jeune fille cherchera à tout prix à voir cette tante Vittoria. Une femme honnie par son père, simple domestique qui vit dans les quartiers pauvres de la ville et qui va vite devenir un modèle à la fois de liberté et de vérité pour l’adolescente.

Une rencontre déterminante qui, en lui donnant à voir peu à peu l’envers du décor de sa vie sans bruit et sans fureur, va lui ouvrir les yeux sur le monde et sa réalité complexe. À commencer par la réalité du mensonge — aussi bien intime que social —, et la comédie sentimentale toute en apparences que jouent depuis des années ses propres parents.

Raconté à la première personne, alors que Giovanna a de 12 à 16 ans, La vie mensongère des adultes, le 9e roman d’Elena Ferrante — son 8e traduit en français — est d’abord une éducation sentimentale, où quitter l’enfance consiste à faire l’apprentissage du mensonge et des demi-vérités. Apprendre à mentir à ses parents ou à ses amies de toujours, protéger son intimité afin de construire, à coups d’essais et d’erreurs, sa propre personnalité.

Secrets de famille, alchimie complexe de l’amour et du désir sont ainsi au rendez-vous, alors qu’un bijou familial, un bracelet, sera au cœur d’un conflit — tout en servant aussi de formidable accessoire narratif.

Elena Ferrante, au fond, se livre à un petit éloge du mensonge, que l’on pourra lire aussi comme une véritable profession de foi de la part de la romancière.

Impression de déjà-lu

Roman d’apprentissage au féminin, comme l’était aussi dans une large mesure la saga de L’amie prodigieuse, ce nouveau roman se nourrit d’amitié (surtout féminine), de découverte de la sexualité, de séduction et d’amour (où la vérité la plus intime n’est pas toujours bonne à dire).

Un récit introspectif et sinueux, comme à l’habitude rythmé, mais peut-être aussi parfois alourdi de trop nombreux détails. Le lecteur y passe plus de temps dans la tête de la jeune héroïne que dans les appartements surpeuplés et les ruelles colorées de Naples. Même l’époque — celle du début des années 1990 — y paraît absente. Alors que c’est aussi tout l’arrière-plan napolitain et historique qui contribuait au charme indéfinissable des quatre tomes de L’amie prodigieuse, la ville apparaissant comme un personnage à part entière.

Un roman habile et sans grandes surprises, il est vrai, mais quelque chose semble avoir pâli. Un peu plus fabriqué que les romans précédents, peut-être, La vie mensongère des adultes nous laisse une impression de déjà-lu.

Aux lecteurs irréductibles d’Elena Ferrante, la fin ouverte laissera croire qu’ils viennent de lire premier chapitre d’une nouvelle saga. Tout comme la série télévisée en préparation, produite par Netflix, risque de doubler leur plaisir.

La vie mensongère des adultes

★★★

Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, Gallimard, Paris, 2020, 416 pages