Christine St-Pierre, d’un univers à l’autre

Le premier ministre Jean Charest donne l’accolade à sa député de l’Acadie, Christine St-Pierre, lors de la cérémonie d’assermentation, le 5 avril 2007, à Québec.
Photo: Clément Allard Le Devoir Le premier ministre Jean Charest donne l’accolade à sa député de l’Acadie, Christine St-Pierre, lors de la cérémonie d’assermentation, le 5 avril 2007, à Québec.

En 2007, la journaliste Christine St-Pierre quittait Radio-Canada pour rallier les libéraux de Jean Charest. Cinq élections plus tard, la députée de l’Acadie revient sur ce passage douloureux d’un univers à l’autre dans son autobiographie qui paraît mardi.

Ici Christine St-Pierre relate le parcours de l’ancienne correspondante parlementaire à Québec, à Ottawa et à Washington, où elle débarque à deux semaines du 11 septembre 2001. Après avoir goûté aux « enjeux planétaires » de la politique américaine, la native de Saint-Roch-des-Aulnaies regagne Ottawa, où elle sombre dans la nostalgie. « Même nos bulletins de nouvelles me semblent paroissiaux », écrit-elle dans ses mémoires, rédigés avec l’ancien journaliste Marc Gilbert.

Christine St-Pierre est consternée par le faible appui des Québécois à la mission canadienne en Afghanistan en 2006. « Pour une raison que j’ignore encore, je décide d’écrire une courte lettre d’opinion dans La Presse. » Sa parution sème la consternation sur la colline du Parlement. « On m’ordonne de plier bagage et de retourner chez moi. J’ai enfreint le sacro-saint devoir de réserve des journalistes de Radio-Canada. » Le choc post-traumatique des attentats du 11 septembre expliquerait, selon elle, ce que plusieurs de ses collègues qualifient de « suicide professionnel ».

La journaliste est « tablettée » à l’émission d’affaires publiques Tout le monde en parlait. « Je ne peux pas supporter l’idée d’attendre interminablement la retraite en me transformant en rond-de-cuir du journalisme. » Courtisée par les libéraux québécois, elle constate que l’accès au premier ministre est limité, même pour une vedette de la télévision qui hésite à tourner le dos à trente ans de métier. « Je veux en discuter avec Jean Charest. C’est impossible : le “boss” rencontre les candidats seulement lorsqu’ils se sont engagés. »

Limousine

Christine St-Pierre saute la clôture à l’approche des élections générales de 2007. Avant de la présenter aux médias, Jean Charest lui demande en coulisse si elle a voté « oui » ou « non » au référendum sur l’indépendance de 1995. La recrue refuse alors de dévoiler son vote, mais reconnaît dans son autobiographie qu’elle a coché « oui », en plus d’avoir eu des élans souverainistes sous le gouvernement Couillard. « Parfois, comme ministre des Relations internationales, j’aurais aimé que le Québec soit un pays à part entière. »

Élue sans difficulté, elle entre dans le premier gouvernement minoritaire québécois en plus d’un siècle à titre de ministre de la Culture. Elle découvre le confort relatif des « limousines » ministérielles, qui ne sont que des Chrysler 300 aux banquettes « aussi dures que des bancs de parc ».

À la grisante cérémonie d’assermentation au Salon rouge succède l’enfer de la période de questions du Salon bleu. La recrue libérale est rapidement déstabilisée par ses anciens collègues de la Tribune de la presse. « Mon passé de journaliste ne m’aide pas. J’ai tendance à tout vouloir expliquer plutôt que de suivre les bonnes lignes de communication ou d’apprendre à ne pas répondre aux questions. »

La vie de politicienne n’est guère plus agréable à l’abri des regards, que ce soit au Conseil des ministres ou au caucus libéral. « Il y en a plus d’un à penser qu’il ferait sans doute mieux que moi. Personne ne m’appelle, personne ne me dit : “Tiens bon !” »

J’ai tendance à tout vouloir expliquer plutôt que de suivre les bonnes lignes de communication ou d’apprendre à ne pas répondre aux questions

 

En plus des dossiers à maîtriser, la ministre doit recueillir 100 000 $ pour garnir les coffres du parti. Elle affirme cependant ne pas avoir subi de pression du collecteur de fonds Marc Bibeau. « Sincèrement, comme ma circonscription n’est pas très riche et que le ministère de la Culture n’accorde pas beaucoup de contrats, les lobbyistes ne me courent pas après. »

« Supplice chinois »

Après un court séjour dans l’opposition, la politicienne retrouve sa limousine au printemps 2014. Philippe Couillard lui confie les Relations internationales, que le président du Conseil du trésor, Martin Coiteux, veut bientôt abolir. « Fais tes compressions, pis tu vas le garder, ton ministère », lui dit-il sèchement.

En dépit de son passé médiatique, la ministre demeure dans l’ombre des vedettes du gouvernement comme Pierre Moreau, à qui l’on réserve les plateaux de télévision les plus prestigieux. « Membre de l’équipe B, je me retrouve souvent à RDI ou à l’émission de Marie-France Bazzo. »

Christine St-Pierre relate de l’intérieur le « supplice chinois » de Philippe Couillard à l’approche des élections d’octobre 2018. « Les abandons, quand ce ne sont pas des trahisons, se multiplient. » Après Stéphanie Vallée, c’est au tour de Martin Coiteux de quitter le navire libéral. « Il ne sera pas là pendant la campagne pour défendre ses décisions. »

Leur collègue Robert Poëti se démarque en annonçant son départ en plein caucus par l’entremise d’une vidéo qui est mise en ligne au même moment sur les réseaux sociaux. « Je n’oublierai jamais la tête du chef. Il est devenu pâle, le coup de poignard a pénétré très profondément. »


À voir en vidéo

Ici Christine St-Pierre. De l’école de rang au rang de ministre

Christine St-Pierre (avec la collaboration de Marc Gilbert), Septentrion, Québec, 2020, 308 pages