«Le lièvre d’Amérique»: Mireille Gagné, «workaholic» enthousiaste

Au fil de ses recherches, Mireille Gagné tombe par hasard sur une liste des dix animaux dont les sens sont toujours en état de veille. Il n’en fallait pas plus pour que son imagination s’emballe.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Au fil de ses recherches, Mireille Gagné tombe par hasard sur une liste des dix animaux dont les sens sont toujours en état de veille. Il n’en fallait pas plus pour que son imagination s’emballe.

Mireille Gagné est ce qu’on pourrait qualifier de workaholic enthousiaste. Elle prend plaisir à se surpasser, à réaliser plusieurs tâches simultanément, à jongler avec enfants, travail, conjoint, écriture et jardinage, à éviter autant que faire se peut le gouffre de l’ennui. Ainsi menait-elle efficacement sa vie. Jusqu’à ce que ça n’aille plus… du tout.

« L’année dernière, j’ai reçu un diagnostic de zona, raconte l’écrivaine, jointe par Le Devoir au chalet dans lequel elle passe ses vacances d’été. J’ai été mise en arrêt de travail. Je me retrouvais à bout de souffle à 37 ans. Je n’ai pas eu le choix de me questionner sur la façon dont j’en étais arrivée là. »

Le diagnostic est sans équivoque : l’écrivaine est accro au boulot, jusqu’à en oublier sa santé. Depuis des mois, elle cumule de petits signes annonciateurs de son épuisement, sans même s’en rendre compte.

« J’ai compris qu’en m’investissant autant dans le travail, j’essayais de combler un vide éternellement sans fond, de fuir d’autres problèmes. J’ai dès lors pensé en faire un roman, en espérant aider les gens à se découvrir eux-mêmes, à réfléchir à cette pression et aux moyens de s’en sortir quand on est englouti par le tourbillon. »

Un gène de lièvre

Au fil de ses recherches, Mireille Gagné tombe par hasard sur une liste répertoriant les 10 animaux nécessitant le moins de sommeil, dont les sens sont toujours en état de veille. Parmi ceux-ci, le lièvre d’Amérique. Il n’en fallait pas plus pour que son imagination s’emballe.

« J’ai pensé qu’il serait intéressant d’essayer de modifier génétiquement ma protagoniste, qui rêve d’être plus productive et d’en accomplir toujours davantage, pour lui insérer un gène de lièvre et en analyser les conséquences. »

Le lièvre d’Amérique s’ouvre donc sur Diane, qui vient tout juste de subir cette mutation génétique. Peu à peu, son organisme tente de s’adapter aux changements. Elle dort moins, devient plus alerte et développe une endurance impressionnante. Exaltée par ses progrès, elle néglige les recommandations et retourne au travail aussitôt que possible, déterminée à se surpasser.

Or, ne tardent pas à se manifester des effets insoupçonnés de l’intervention. L’espace dans sa tête se resserre. Sa vision, son odorat, sa respiration deviennent plus vifs. Ses cheveux et ses poils se teignent de roux. Et puis, les hommes la remarquent, la traquent. Constamment aux aguets, ses nerfs s’affolent. Entre Diane et la liberté, il n’y a plus qu’un pas.

Pour mieux comprendre l’origine de la pression qu’elle exerce sur elle-même, les cicatrices qu’elle cherche à masquer, l’histoire de Diane se décline sur plusieurs époques. Ainsi la suit-on 15 ans plus tôt, alors qu’elle connaît l’été le plus marquant de son adolescence à L’Isle-aux-Grues. Avec son ami Eugène, elle brave les dangers des jours de grosse mer, se fascine pour les espèces en voie d’extinction, est bouleversée par un incendie qui change sa vie à tout jamais.

« J’ai travaillé beaucoup avec l’éditeur sur la faille du personnage, souligne la romancière. Lors de cet incendie, elle se dissocie littéralement d’elle-même. La narration devient impersonnelle. Elle ne reprendra le contrôle du “je”, ne renouera avec son identité que lorsqu’elle retournera sur l’île qui l’a vu grandir. Un peu comme le saumon qui va frayer dans la rivière où il est né avant de mourir, Diane doit retourner sur ses pas pour renaître. »

Une sagesse immémoriale

Comme plusieurs auteurs, lorsque l’heure du confinement a sonné en mars, Mireille Gagné s’est demandé si sa fable animalière n’était pas un peu futile dans les circonstances, si elle pouvait avoir une résonance au cœur de cette période trouble. La réponse ne s’est pas fait attendre. Quiconque croyait pouvoir profiter du confinement pour se reposer a très vite été ramené sur le droit chemin.

« Avec les enfants à la maison, on travaillait plus que jamais. C’était complètement fou. La pression de la perfection était partout. As-tu fait du pain, toi ? Personnellement, je n’ai même pas eu le temps de lire un livre. Je pense que ça a permis à plusieurs personnes de comprendre que l’excellence n’équivalait pas au bonheur. Je me suis même demandé si ce n’était pas un signe que l’humanité avait atteint son seuil de compétence, qu’on était tenus de ralentir pour ne pas disparaître. »

Ode à la nature, à l’instinct et à la liberté, le court roman de Mireille Gagné possède une sagesse universelle, de celle qui se transmet de génération en génération et de laquelle on s’égare trop souvent. C’est même dans la clairvoyance de la légende algonquienne de Nanabozho qu’elle puisera le clou de son récit.

« La majorité du livre était déjà écrit lorsque je suis tombée par hasard sur ce mythe, raconté par Alanis Obomsawin sur les ondes de CBC en 1971. C’était époustouflant. Tous les symboles que j’utilisais s’y trouvaient : le lièvre, l’aigle, l’île, le vent. C’était comme le dernier morceau de casse-tête qui manquait. Ça m’a donné l’impression que le livre était déjà écrit, qu’il était le legs de quelque chose de plus grand que moi, et que je devais transmettre. »

Le lièvre d’Amérique

Mireille Gagné, La Peuplade, Chicoutimi, 2020, 184 pages