«La vie mensongère des adultes»: Elena Ferrante, à voix découverte

C’est le 2 septembre que les lecteurs québécois pourront plonger dans La vie mensongère des adultes (Gallimard), roman longuement espéré depuis la fin de L’amie prodigieuse, la tétralogie phénomène d’Elena Ferrante, vendue à plus de 10 millions d’exemplaires. Ancré lui aussi à Naples, ce nouveau roman s’attache à la figure de Giovanna, une adolescente dont la vie bascule le jour où elle entend son père la décréter — à son insu — « très laide ». Cultivant ses mystères, l’autrice italienne devenue prodige sous pseudonyme a accepté de répondre à des questions en provenance des quelque 25 pays où son roman paraît cette semaine. En résulte une fascinante correspondance dont Le Devoir publie ici les meilleurs extraits.

Qu’est-ce qui vous a inspiré La vie mensongère des adultes ? Pensez-vous que les adultes mentent à propos de leur vie ? Aux autres, à leurs enfants et aussi à eux-mêmes ?

Elena Ferrante : Enfant, j’étais menteuse, ce qui me valait souvent d’être punie. Vers l’âge de quatorze ans, j’ai décidé, après de nombreuses humiliations, de grandir et de ne plus mentir. Mais j’ai peu à peu découvert que, si mes mensonges enfantins étaient des exercices imaginaires, les adultes, pourtant très contraires aux mensonges, se mentaient et mentaient aux autres avec naturel, comme si le mensonge était à leurs yeux un instrument nécessaire pour se doter d’une cohérence, pour se donner du sens, pour soutenir la comparaison avec le prochain, pour présenter à leurs enfants un modèle faisant autorité. Cette impression d’adolescente a nourri en partie l’histoire de Giovanna.

Question soumise par Dina Borge, libraire, Norli Nye Sandvika, Norvège

Dans vos précédents ouvrages, le processus de légitimation des intérêts d’une femme et son émancipation exigeaient au moins plusieurs décennies, sinon une vie entière. Dans ce roman, en revanche, Giovanna réussit à surmonter les conditionnements et la routine dans un laps de temps magnifiquement bref. S’agit-il d’un cas particulier ou d’un changement générationnel ? Ou encore : les aspirations fructueuses et les efforts qu’ont accomplis nos mères ont-ils contribué à notre empowerment ?

Giovanna est très différente de Lila et de Lenù. Elle a reçu une bonne éducation laïque, hyper démocratique. Ses parents, tous deux professeurs, s’attendent à ce qu’elle devienne une femme très cultivée, prestigieuse, libre et autonome. Mais un petit événement vient gripper le mécanisme qu’ils ont mis en place pour elle, et la jeune fille se considère bientôt comme le fruit gâté d’un milieu mensonger. Par conséquent, elle se débarrasse désespérément de son éducation, comme si elle voulait se réduire à la pure et simple vérité de son corps vivant. Lenù et Lina essaient, elles aussi, de se libérer de leur quartier, mais alors qu’elles doivent se fabriquer laborieusement des instruments leur permettant d’échapper à une misère réelle et figurée, Giovanna trouve chez elle ces instruments, prêts à l’emploi, et les utilise contre le monde même qui les lui a fournis. Sa révolte est déjà outillée, donc rapide et déterminée. Cependant, bouleverser son propre « moi » bien cultivé constitue une entreprise dangereuse. En effet, on ne change pas de forme pour s’en donner une autre, apparemment plus vraie, sans courir le risque de s’égarer.

Király Kinga Júlia, traductrice pour Parks Publishing, Hongrie

En considérant les nombreux événements présents dans ce roman, dont le début est marqué par une phrase qui ne pourra jamais être retirée et qui est prononcée à un moment particulièrement sensible de l’adolescence de Giovanna, je me demande si quelque chose vous donne envie de retourner en arrière et de parler à votre moi d’adolescente (ou si vous aimeriez que votre moi d’adolescente ait entendu ce quelque chose en cachette). Bref, quelque chose qui aurait pu changer le cours de votre vie, quelque chose qui vous aurait donné la confiance et l’élan nécessaires pour faire plus tôt ce que vous avez fait, ou pour vous éviter d’accomplir des actions que vous regrettez aujourd’hui.

Dans nos vies quotidiennes, ce qui est fait est fait. Et ça l’est davantage en ce qui concerne l’adolescence, qui a été dans mon cas une époque inerte et triste. Une fois adulte, je me suis bien gardée de dire « Tu as de la chance » à une adolescente, fût-elle heureuse en apparence. À mes yeux, plus tôt cette période s’achève, mieux c’est. Mais cela constitue un sujet d’écriture passionnant. Je pense qu’un fragment de mon adolescence est présent dans tous mes livres, quel qu’en soit le sujet, justement parce que c’est une phase de coups de tonnerre, d’éclairs, de tempêtes et de naufrages. Vous êtes presque une fillette, vous êtes presque une adulte, votre corps met un temps interminable pour abandonner une forme et en adopter une autre. Votre langue même semble fausse, tiraillée entre les minauderies puériles et les expressions de femme faite, ce qui vous remplit de honte dans les deux cas. En réalité, le passé ne change pas. Mais, quand on écrit, l’adolescence est éternellement changeante. N’importe quel fragment peut trouver sa place et acquérir brusquement, à l’intérieur de votre roman, la dignité d’une signification. Quand vous écrivez, cette phase inerte et étouffante, vue depuis la lisière de la vie adulte, commence à couler, à se modifier, à trouver des raisons qui lui sont propres.

Fleur Sinclair, libraire, Sevenoaks Bookshop, Sevenoaks, Royaume-Uni

De quelle façon l’Italie vous a-t-elle influencée en tant qu’auteure, ou, plus précisément, de quelle façon le lieu dans lequel se déroule l’action de vos romans influence-t-il l’histoire et la vie de vos personnages ?

Mon expérience s’est accomplie en bonne partie ici, en Italie. Ce pays renferme tout ce qui me tient à cœur, à commencer par la langue que j’utilise depuis que j’ai appris à parler, depuis que j’ai appris à lire et à écrire. Mais, lorsque j’étais enfant, j’étais dérangée par la réalité quotidienne. Ce qu’il y avait à raconter ne se trouvait jamais chez moi, sous mes fenêtres, dans ma langue ou dans mon dialecte, mais sous d’autres cieux, en Angleterre, en France, en Russie, aux États-Unis, en Amérique latine, etc. J’écrivais des histoires exotiques qui effaçaient la géographie et l’onomastique de l’Italie. Celles-ci étaient à mes yeux insupportables, j’étais certaine qu’elles étoufferaient dans l’œuf le moindre récit. La grande littérature qui me passionnait n’était pas italienne ou, quand elle l’était, elle trouvait avec astuce le moyen de contourner l’italianité des villes, des êtres, des dialectes. C’était, de ma part, une attitude enfantine, qui a toutefois perduré jusqu’à mes vingt ans. Mais, dès que j’ai eu l’impression de connaître assez bien les littératures que j’aimais, j’ai commencé à m’intéresser à la tradition littéraire de mon pays et j’ai appris à utiliser les livres qui m’impressionnaient le plus pour me donner une sorte d’élan et décrire ce qui m’avait paru jusqu’alors trop local, trop national, trop napolitain, trop féminin, trop personnel, pour être raconté. Aujourd’hui je pense qu’un roman fonctionne s’il raconte ce dont vous êtes le seul gardien, s’il se place idéalement à l’intérieur des textes que vous avez aimés, si vous écrivez ici et maintenant, dans le décor que vous connaissez bien, avec un savoir-faire que vous avez appris en fouillant passionnément dans la littérature de toutes les époques et de tous les lieux. Il en va de même pour les personnages : ils se révèlent vides si vous ne leur donnez pas un nœud qui tantôt se resserre, tantôt se relâche, un lien qu’on aimerait trancher mais qui résiste.

Photo: Mario Laporta Agence France-Presse La ville de Naples dominée par la silhouette du Vésuve. Pour Elena Ferrante, un roman fonctionne si un auteur écrit dans un décor qu’il connaît bien.

Audrey Martel, librairie l’Exèdre, Québec (Gallimard)

La vérité présente dans vos histoires étant, à mon sens, la clef universelle qui fait palpiter les cœurs de lecteurs extrêmement différents, aussi bien par la culture que par leur provenance géographique (vous pourriez être lue par Michelle Obama comme par un manager chinois, par Madonna comme par une jeune Turque), je vous demande dans quelle mesure cela influence votre rapport avec la réalité qui conflue dans vos romans.

Écrire est une activité très intime. J’ai toujours écrit dans le secret, et nombre de mes textes ne sont jamais sortis de mes tiroirs. Mais chaque fois que j’ai décidé de rendre public un de mes romans, je l’ai fait en souhaitant qu’il s’éloigne le plus possible de moi, qu’il voyage, qu’il parle des langues différentes de celle dans laquelle je l’avais écrit, qu’il se retrouve dans des lieux, des foyers, où mon regard n’arriverait pas, qu’il change de forme, se muant en pièce de théâtre, film, téléfilm, bande dessinée. Voilà ce que je pensais, et je n’ai pas changé. Mon écriture est très timide tant que j’écris, mais quand elle décide de se changer en livre, elle se fait ambitieuse, elle est immodeste. Je veux dire par là que je ne suis pas mes livres ; surtout, que je n’ai pas une vie aussi ambitieuse que la leur. Que mes livres arrivent donc aussi loin qu’ils le peuvent ! Je continuerai pour ma part d’écrire selon mes goûts, quand cela me convient et de la façon qui me plaît. Dès lors qu’ils adoptent une forme éditoriale et s’en vont, mon indépendance n’a rien à voir avec la leur.

Enza Campino, librairie Tuttilibri, Formia, Italie

 
En quelle mesure pensez-vous que les amitiés de notre vie nous font changer ?

Une amie ne nous fait pas changer, mais ses changements s’unissent discrètement aux nôtres en un incessant et mutuel effort d’adaptation.

Ioana Zenaida Rotariu, libraire, St. O. Iosif da Brasov, Roumanie  

Pour Lila et Elena, l’expérience de lecture des Quatre filles du Docteur March revêt une grande importance. Quelles sont les (autres) figures littéraires qui vous ont fascinée et profondément marquée au cours de votre adolescence ?

Pour vous répondre, il me faudrait établir une longue liste probablement ennuyeuse. Disons que j’ai dévoré les romans où les personnages féminins avaient des vies malheureuses dans un monde injuste et féroce, commettaient l’adultère et d’autres violations, ou voyaient des fantômes. De l’âge de douze ans à l’âge de seize ans, j’ai cherché avidement tous les livres dont le titre contenait un nom de femme : Moll Flanders, Jane Eyre, Tess d’Uberville, Effi Briest, Madame Bovary, Anna Karénine. Mais s’il est un livre que j’ai lu et relu de façon obsédante, c’est Les Hauts de Hurlevent, d’Emily Brontë. Aujourd’hui encore il me semble extraordinaire par sa façon de dépeindre l’amour en mêlant les bons et les très mauvais sentiments sans transition. Il faut revisiter de temps en temps le personnage de Catherine. Il permet, quand on écrit, d’écarter le danger que constituent les figures féminines douceâtres.

Stefanie Hetze, libraire et propriétaire de la librairie Dante Connection, Berlin, Allemagne
 

Par rapport aux personnages féminins, les « hommes ferrantiens » semblent plutôt simples ou monotones. Y a-t-il un personnage masculin que vous considérez comme une figure plus positive que d’autres, ou auquel vous êtes particulièrement attachée ?

Enzo. J’aime les hommes qui mettent à profit leur force pour vous aider discrètement à vivre. J’aime ceux qui s’y emploient sans trop parler, sans minauder, sans exiger de récompense. Une véritable compréhension de la femme constitue à mes yeux l’exercice le plus élevé de l’intelligence et de la capacité d’aimer chez les hommes. Une chose rare. Je ne veux pas parler ici des hommes grossiers, violents, dont les êtres agressifs et vulgaires qui sévissent sur les réseaux sociaux ou à la télévision constituent la dernière incarnation. Il me paraît plus utile d’évoquer les hommes cultivés, nos camarades de travail et d’études. La plupart d’entre eux continuent de nous traiter comme de jolis animaux auxquels on accorde du crédit dans le seul but de s’amuser avec eux. Certains — une minorité — ont appris superficiellement un formulaire d’« amis des femmes » et ils entendent vous montrer comment vous devez vous conduire pour obtenir votre salut, mais dès que vous leur expliquez que vous avez besoin de le faire toute seule, leur patine civilisée se fendille, laissant apparaître le vieux petit homme insupportable. Non, nos éducateurs virils doivent être rééduqués sous tous les aspects. Pour l’heure, je n’ai confiance qu’en Enzo, le compagnon patient de Lila. Certes, il arrive que ce genre d’hommes finissent par se lasser et s’en aillent, mais au moins ils laissent un bon souvenir.

Jiwoo Kim, traductrice pour Hanglisa Publishing, Corée

J’aimerais tout d’abord vous dire que j’ai trouvé extrêmement agréable la lecture des quatre tomes de L’amie prodigieuse. En tant que libraire, je les ai conseillés à tout le monde, pourtant ce sont principalement des femmes qui les ont lus parce qu’ils ont été, dès le début, qualifiés de lecture « pour femmes ». Le regard de vos livres est féminin, mais cela ne signifie pas qu’ils sont destinés exclusivement aux femmes, au contraire. D’après vous, pourquoi les livres qui posent sur le monde un regard féminin n’intéressent-ils pas les hommes ? Pendant des années, ce sont eux qui nous ont raconté la vie, l’Histoire et tout ce qui arrivait. Je vous remercie d’avoir contribué à rendre l’univers féminin plus riche et pluriel. 

Que dire ? Souvent les hommes, même les plus cultivés, ne se hasardent même pas à ouvrir nos livres. Ils estiment, comme vous le soulignez, qu’il s’agit d’une littérature « pour femmes » et semblent, par cette formule, protéger leur virilité contre toute détérioration possible ; surtout, ils nous refusent le don de l’universalité, qu’ils s’attribuent exclusivement. Ils écrivent, eux, des livres pour hommes et femmes ; nous, nous ne parvenons à écrire que pour les femmes. C’est un des nombreux signes qui prouvent qu’ils nous considèrent encore comme des êtres humains d’un niveau inférieur. Parfois nous semblons nous-mêmes les approuver, prêtes à nous exclamer comme l’Iphigénie d’Euripide : « Mieux vaut qu’un homme voie le jour, plutôt que mille femmes. » Nous avons été élevées dans l’idée qu’un individu de sexe masculin possède, entre autres prérogatives, celle de résumer en lui le monde entier. Quand un homme produit des œuvres — qu’elles soient grandes, petites ou minuscules —, il s’adresse avec naturel au genre humain, aux Martiens, aux Vénusiens, il se sent prêt au possible et à l’impossible. Nous autres, nous a-t-on dit, ne sommes pas nées pour cela. Leur intelligence et leur talent sont des mérites. Notre intelligence et notre talent sont des défauts. Par exemple, l’extraordinaire Baudelaire, à qui nous devons tous et toutes beaucoup, écrivait que la beauté féminine dure plus longtemps si elle n’est pas associée à de l’intelligence, et il soulignait à sa manière provocatrice que quiconque s’éprend d’une femme intelligente est un pédéraste. Les choses changent, certes, nous changeons, mais trop lentement, surtout en profondeur. Aujourd’hui encore quand j’affirme que la grande, la très grande littérature, n’est pas universelle, mais uniquement une grande littérature masculine, je suscite un malaise, je semble un peu grossière. C’est pourtant le cas. 

Fe Fernández Villaret, libraire, L’Espolsada Llibrez, Corró d’Avall, Barcelone, Catalogne 

Vos livres traitent d’une question importante : l’émancipation de la femme à travers sa vie professionnelle. Quels peuvent être, à votre avis, les effets du coronavirus sur la condition féminine ? Pensez-vous que les disparités financières augmenteront, déterminant des reculades par rapport à des conquêtes sur la voie de l’émancipation ? Pensez-vous que cela pourrait constituer un thème intéressant pour un auteur ? 

Je suis encore sous l’effet de la peur et désorientée par la facilité avec laquelle les conditions de vie des plus faibles de la planète, déjà très mauvaises, ont pu se détériorer en l’espace de quelques semaines. Je ne suis pas particulièrement intéressée par le virus. Ce qui m’a effrayée, c’est la fragilité du système, et ce à un point tel que j’ai des difficultés à m’expliquer. Je veux dire que tout a brusquement pris une nouvelle dimension. Au sommet de la hiérarchie des valeurs, l’obéissance a pris fin en un laps de temps extraordinairement bref. Les femmes ont reçu plus d’ordres que d’habitude, parce que la tradition les destine à s’effacer et à s’occuper de la survie extrêmement matérielle de la famille : nourrir, surveiller, soigner, enfermer, s’enfermer et s’estimer coupables de tout, comme si elles avaient formulé jusqu’alors trop d’exigences. Dans un tel tableau, un recul semble inévitable pour s’aligner sur des rébellions primaires : la nourriture, l’eau, un toit, des médicaments. Oui, plutôt que de raconter la diffusion de la pandémie, je pense qu’il conviendrait de raconter comment la diffusion de la peur nous modifie et vide de leur sens les revendications exigeantes, les ambitions raffinées, bref, toutes ces démonstrations qui bouillonnent quand le système économico-social feint d’être solide. Mais, je le répète, il faut que j’y réfléchisse. Pour l’heure, le problème est le suivant : comment faire en sorte que la question féminine reste centrale. Il importe qu’elle paraisse aussi explosive, par exemple, que la condition des Afro-Américains aux États-Unis, ou des migrations entre guerres et misère.

Malgorzata Zawieska, libraire, KOREKTY, Varsovie, Pologne

Dans chacun de vos romans, les relations entre hommes et femmes sont très fragiles, pour la plupart malheureuses, alors que les expériences réellement formatrices, dans diverses directions, sont celles que vivent les femmes entre elles. Trouveriez-vous de l’intérêt à approfondir, aussi bien comme auteure que comme lectrice, une littérature mettant en scène une relation relativement « heureuse » entre un homme et une femme ? Ou estimez-vous qu’une histoire de ce genre ne peut guère être convaincante dans un cadre littéraire?

Ce qui ne convainc guère, en littérature, est souvent le résultat d’une lecture édifiante de la réalité. Je ne figure pas au nombre de ceux qui considèrent que le bonheur commence là où le roman s’achève (je pense à la formule « et ils vécurent heureux »). On peut certainement dépeindre un couple heureux, j’en ai connu de nombreux. Il m’est même arrivé de rédiger une histoire où, comme dans un roman policier, une femme très malheureuse décidait de mener une enquête sur la vie conjugale heureuse de ses vieux parents. Je ne vous ennuierai pas avec son développement. Je me contenterai de dire que vous, Ana, avez très bien résumé toute cette petite histoire en utilisant l’expression « relation relativement "heureuse" entre un homme et une femme ». Il n’est possible, de mon point de vue, de raconter le bonheur que si l’on développe ce « relativement » et si l’on raconte les raisons des guillemets que vous avez mis au mot « heureuse ».

Ana Badurina, traductrice pour Profil, Croatie

Naples est une ville irritante, dans le bonheur comme dans le malheur, et elle constitue le personnage principal de vos romans. Dans La vie mensongère des adultes, cette ville est partagée en deux mondes : Rione Alto et Rione Basso. Avez-vous essayé, dans ce nouveau roman, de relier ces deux microcosmes?

J’ai toujours été fascinée par l’opposition « haut-bas ». En simplifiant un peu, je pourrais dire que monter, descendre, tomber et remonter sont des verbes autour desquels j’ai presque toujours tendance à bâtir mes histoires. Vous l’avez remarqué, le lien « haut-bas » est central dans mon dernier livre. C’est la toponymie de la ville qui m’a encouragée à aller dans cette direction. Il existe vraiment à Naples un quartier sur la colline qui s’appelle Rione Alto. Pour y arriver, il faut emprunter une rue étroite et pentue qui porte le nom de San Giacomo dei Capri. Le fait qu’Andrea, le père de Giovanna, vive avec sa famille dans ce quartier et qu’il s’efforce d’effacer également par son adresse ses origines « basses », humbles, m’a paru intéressant. Au cours de sa crise d’adolescence, sa fille, Giovanna, découvre le caractère artificiel des frontières que son père a voulu tracer. Elle enfreint son ordre, elle entraîne le haut vers le bas et le bas vers le haut en faisant de sa propre personne un lieu d’amalgame brutal d’éléments antithétiques, un espace où se mélangent le beau et le laid, le nouveau et l’ancien, la finesse et la rudesse, en se moquant de la manie de distinction qui caractérise son père récemment intégré.

Dr Chen Ying, traductrice pour Shangai99, Chine

Vous identifiez-vous à un ou plusieurs personnages principaux de la tétralogie de L’Amie prodigieuse ou de ce nouveau roman?

Je vous répondrai par un lieu commun : je suis, ne serait-ce qu’en infime partie, dans tous les personnages, qu’ils soient féminins ou masculins. C’est, du reste, un processus obligatoire. Si nous connaissons relativement bien les corps des autres, la seule vie intérieure qui nous soit familière est la nôtre. Il est donc relativement facile d’apprendre à regarder et à saisir un geste révélateur, une grimace, les caractéristiques d’une démarche, une façon de parler, un regard éloquent. En revanche, il est impossible de se glisser dans la tête d’autrui : quand on écrit, on court toujours le risque de tomber dans des simplifications dignes de manuels de psychologie, ce qui est déprimant. Nous ne disposons que de notre tête, et il est ardu d’en tirer un peu de vérité pour animer nos fictions. Elle renferme une foule bruyante qui additionne tout au milieu des heurts et du désordre. Voilà pourquoi la vie intérieure des autres finit par être le fruit littéraire toujours insuffisant (trop de linéarité, trop de cohésion, trop de logique) d’une auto-analyse exténuante, aidée par une grande imagination. Mais vous m’avez demandé de vous indiquer un personnage auquel je m’identifie et, comme j’ai décidé de donner ici des réponses exhaustives, je vous dirai que j’apprécie en ce moment certains traits de caractère de la tante Vittoria, dans la Vie mensongère des adultes. Ce n’est pas moi, mais je suis certainement contente d’être son auteure.

Monica Lindkvist, libraire, Akademibokhandeln, Suède

J’aimerais savoir si la voix d’Andrea qui bouleverse tant Giovanna, dans la Vie mensongère des adultes, reflète la pensée d’Emma Bovary au sujet de sa fille (« … comme cette enfant est laide ! »), un jugement que, d’après ce qu’on lit dans Frantumaglia, vous désiriez utiliser dans votre œuvre afin de l’évaluer et de déterminer s’il était plausible dans la bouche d’une femme.

Oui, mais il ne s’agit pas seulement de filiation littéraire. Enfant, j’ai longtemps senti que la phrase d’Emma pouvait me concerner. Je me disais : Ne serait-il pas terrible que non seulement mon aspect physique, mais aussi certains traits de mon caractère, déplaisent avant tout à mes parents ? Giovanna est un peu issue du malaise de cette page unie à l’une de mes angoisses. Quant à la possibilité qu’une mère, fût-elle aussi frivole qu’Emma, prononce cette exclamation – « Comme cette enfant est laide ! » –, non, je n’ai pas résolu ce problème. J’ai attribué cette phrase à un père. Cependant, dans le roman, la mère de Giovanna ne s’insurge pas, elle ne contredit pas son mari.

Margarida Periquito, traductrice pour Relogio d’Agua, Portugal

De nombreux personnages de vos romans se débattent entre l’amour et l’amitié. Qui aimeriez-vous avoir toujours à vos côtés: un ami ou un amant?

Je préfère un amant qui soit capable d’une grande amitié. Ce mélange est difficilement compréhensible quand on est jeune, mais, avec la maturité, si l’on a de la chance, il se fraie peu à peu un chemin dans notre vie. J’ai toujours aimé lire dans les vieilles correspondances entre amants des expressions telles que « mon ami » ou « mon amie ». Le terme de « sœur », qui apparaît dans la littérature chevaleresque et perdure pendant des siècles, ne m’a jamais semblé un signe de déclin du désir, au contraire.

Lola Larumbe, libraire, Librería Alberti, Madrid, Espagne

À voir en vidéo