«X P Q»: l’expérience de l’expérimental

Ralph Elawani (à gauche) et Guillaume Lafleur ont effectué la synthèse d’un corpus aussi vaste que protéiforme, souvent diffusé de manière confidentielle et sur des supports de moins en moins utilisés, pour ne pas dire en voie d’extinction
Adil Boukind Le Devoir Ralph Elawani (à gauche) et Guillaume Lafleur ont effectué la synthèse d’un corpus aussi vaste que protéiforme, souvent diffusé de manière confidentielle et sur des supports de moins en moins utilisés, pour ne pas dire en voie d’extinction

« Certains disent qu’on ne peut réécrire l’histoire, mais l’histoire se réécrit sans cesse ! » lance au bout du fil, et de la Gaspésie, Ralph Elawani, écrivain, journaliste et directeur de la nouvelle collection Nitrate à Somme toute. Et c’est à cette occasion qu’il lance, avec la complicité de Guillaume Lafleur, directeur de la diffusion et de la programmation à la Cinémathèque québécoise, X P Q. Traversée du cinéma expérimental québécois.

Dans cet ouvrage collectif, qui regroupe une dizaine de collaborateurs et des entrevues avec plusieurs cinéastes, artistes, programmateurs et chercheurs, l’ambition de la réécrire est palpable. Le titre affiche d’ailleurs les visées, et les limites, de l’exercice. « L’idée de la traversée fait nécessairement écho à tout ce qui entoure le cinéma québécois, un peu comme une flèche traversant un corps : elle touche parfois les organes vitaux, mais passe aussi à côté d’autres organes », précise celui qui est également essayiste (Les marges détachables).

Ralph Elawani et Guillaume Lafleur ont ainsi effectué une première synthèse d’un corpus aussi vaste que protéiforme, souvent diffusé de manière confidentielle et sur des supports de moins en moins utilisés, pour ne pas dire en voie d’extinction. C’est ce qui fait parfois la singularité, voire le charme, de certains artistes, selon Lafleur.

« On n’a qu’à penser à des gens comme Daïchi Saïto, un des principaux membres du collectif Double négatif, ou à Malena Szlam, deux cinéastes qui continuent à produire et à projeter leurs œuvres en 16 ou en 35 mm. Il y a un effet de rareté, et la projection devient un événement. »

Et ce n’est pas le seul exemple du caractère fugace d’un cinéma parfois bien ancré dans l’ici et maintenant, comme chez Karl Lemieux (Passage, Maudite poutine), s’employant parfois à faire « fondre » de la pellicule avant qu’elle ne défile devant le projecteur.

La démarche de Karl Lemieux est abondamment commentée dans cet ouvrage, et par plusieurs auteurs, mais il figure parmi bien d’autres, car « il fallait ratisser large », souligne Ralph Elawani. Quant à Guillaume Lafleur, à cette vision panoramique devait s’arrimer un souci de lisibilité, pour éviter que le ratissage aille dans tous les sens.

« Nous voulions respecter une certaine chronologie, établir un récit qu’on peut qualifier de linéaire. On commence à explorer les années 1920, puis l’arrivée de l’animation dans les années 1940 avec Norman McLaren et les autres, pour aller progressivement vers les arts contemporains et la vidéo d’art. Nous avions une approche historienne et un désir d’aller dans le détail. »

Un chapitre important et fascinant est d’ailleurs consacré aux contributions exceptionnelles d’Expo 67, événement majeur où furent présentés près de 3000 films, une plongée signée Monika Kin Gagnon, professeure de communications à l’Université Concordia.

Ce souci du détail passe aussi par l’envie de consacrer plusieurs pages à des films amateurs des années 1960 et 1970 qui, de l’aveu même d’Anithe de Carvalho, docteure en histoire de l’art, ont pour la plupart « disparu », ou de jeter un nouvel éclairage sur des films bien enfouis dans l’inconscient collectif du cinéma québécois. C’est le cas par exemple de La queue tigrée d’un chat comme un pendentif de pare-brise (1988) — « J’éprouve toujours un certain amusement à dire le titre », confesse Guillaume Lafleur — de Jean-Claude Bustros, adepte du cinéma de recyclage, ou encore de Tant que s’illuminera l’animal stratifié (1965), de Jean Lafleur et Robert Desrosiers.

Ces trois cinéastes, à qui on tend rarement le micro, s’expriment sur leur démarche, leurs influences et une certaine marginalisation qu’ils assument totalement, eux qui sont davantage guidés par leurs visions singulières que par une envie dévorante d’être reconnus par le plus grand nombre.

Comme la majorité d’entre eux pratiquaient ou pratiquent encore leur art dans une précarité assumée, caractéristique incontournable du cinéma expérimental, très peu pour eux les regrets.

Ce qui ne les empêche pas de souligner aussi leurs audaces ou d’évoquer un changement de trajectoire, tel Pierre Hébert, dont la carrière à l’ONF comprend plusieurs films marquants (Op Hop – Hop Op, Souvenirs de guerre, La plante humaine), mais dont le désir d’aller à la rencontre du public allait au-delà des techniques du cinéma d’animation.

D’où ses performances à la fois visuelles et musicales avec des compositeurs tels Robert Marcel Lepage, René Lussier et Jean Derome à partir du milieu des années 1980, des événements dont la beauté réside aussi dans son caractère éphémère.

Quand il faut être là

Le cinéma expérimental est-il d’abord et avant tout une expérience avant d’être du cinéma ? La question traverse de part en part l’ouvrage et s’avère essentielle pour Ralph Elawani. « C’est un cinéma qui ne vit d’à peu près rien, où les œuvres sont projetées dans des lieux qui ne sont pas nécessairement des salles de cinéma, mais des salles où les conditions sont optimales pour ce type de cinéma. »

Guillaume Lafleur voit dans ces événements, tenus un peu partout, la mise au monde de « communautés de hasards », souvent composées de jeunes spectateurs « qui acceptent que toutes les clés ne soient pas données, ce qui peut même les inciter à en faire à leur tour. La légende veut qu’après le premier concert du groupe Velvet Underground, les quelques dizaines de personnes dans la salle ont tous formé un groupe ! »

Voilà qui alimentera de nouveaux chapitres pour un prochain volume, projet pas du tout farfelu. « La semaine dernière, j’ai convaincu Ralph de le faire, affirme Lafleur avec fierté : il pensait que je faisais une blague ! »

La Cinémathèque québécoise va proposer en septembre une programmation inspirée de X P Q et la plateforme de diffusion Tënk présente dès maintenant une sélection de sept films célébrant l’avant-garde du cinéma québécois.

X P Q

Collectif dirigé par Guillaume Lafleur et Ralph Elawani, Éditions Somme toute, Montréal, 2020, 320 pages