«Mars»: Marie-Jeanne Bérard aux frontières du réel

Marie-Jeanne Bérard raconte l’histoire d’Anaïs,  une jeune femme déçue par son quotidien  qui rêve  de ne plus être elle-même,  de devenir  le miroir  des autres,  de se dissoudre dans l’universel.
Marie-France Coallier Le Devoir Marie-Jeanne Bérard raconte l’histoire d’Anaïs, une jeune femme déçue par son quotidien qui rêve de ne plus être elle-même, de devenir le miroir des autres, de se dissoudre dans l’universel.

On marche depuis quelques minutes dans le parc Maisonneuve — où l’on s’est donné rendez-vous — lorsque Marie-Jeanne Bérard tend la main vers la branche d’un arbre pour en caresser les feuilles. « Oh ! Un peuplier ! » lance-t-elle, ravie.

Rien d’étonnant — me dis-je — à ce que l’écrivaine connaisse par cœur toutes les essences des arbres qui nous entourent. Mars, son deuxième roman, est une véritable plongée dans les entrailles de dame Nature, un conte impressionniste où les personnages se réapproprient leur animalité pour ne faire qu’un avec la terre et ses ressources.

« La nature joue un énorme rôle dans tout ce que j’écris, soutient-elle. Je tente de transposer sur papier la lumière, le soleil, le vent et tout ce qui nous entoure. Dans mon cœur, je n’habite pas en ville. J’aimerais regarder par la fenêtre et ne voir personne. Je peux rester des heures à regarder un arbre. »

Mars raconte l’histoire d’Anaïs, une jeune femme déçue par son quotidien qui rêve de ne plus être elle-même, de devenir le miroir des autres, de se dissoudre dans l’universel. Pour réaliser son souhait, elle devra affronter ses démons qui prennent sous ses yeux des incarnations troublantes. Éprise de désir pour Mars, créature mi-homme, mi-animal, elle le suivra jusqu’à se transformer elle-même, jusqu’à embrasser la mort pour mieux réapprendre à vivre.

« C’est un roman qui me suit depuis environ 15 ans, raconte Marie-Jeanne Bérard. Au moment de mon adolescence, j’ai commencé à faire des rêves harcelants dans lesquels un personnage à moitié animal devait me tuer pour mon propre bien. La plupart du temps, il réussissait, et je me réveillais sereine et heureuse. C’était comme une présence inconsciente et cryptée en moi que j’ai toujours eu besoin d’explorer. J’en ai fait de la poésie, des dessins et cinq versions de l’histoire qui est aujourd’hui publiée, que j’espère moins personnelle et plus universelle. »

À chacun sa réalité

Tout comme dans sa première œuvre, Vous n’êtes probablement personne, la romancière crée ici un univers instinctif et surréaliste aux contours oniriques. Avec précision, elle s’amuse à flouer la frontière entre l’imaginaire et la réalité, explorant la condition humaine dans toute son horreur et sa sublimité, dénouant les fils des tabous entourant la maladie mentale.

« Ce qui arrive à Anaïs ressemble à beaucoup de phénomènes commentés par la médecine. L’impression de se détacher du monde matériel, d’être invisible, de ne plus voir son visage dans le miroir fait partie des symptômes de la dépersonnalisation, de la dissociation de l’identité. »

Pour mieux comprendre le quotidien des gens atteints de ce trouble, Marie-Jeanne Bérard a suivi certains d’entre eux sur les réseaux sociaux. « Je trouve que leur cas illustre tout ce que l’esprit humain est capable d’accomplir. Plusieurs personnes vivent des réalités parallèles sans qu’on soupçonne quoi que ce soit. C’est fascinant. Pour moi, ça fait vraiment partie du réel. Anaïs, c’est sa réalité. »

Pour guérir, pour se retrouver, la jeune femme devra se recentrer sur elle-même et sur son corps, reprendre contact avec le concret, se déplacer à quatre pattes, suivre la course du soleil, retrouver l’agilité de l’enfant, chasser, cueillir, désirer et dormir à la belle étoile, au son des hurlements de la meute.

La nature joue un énorme rôle dans tout ce que j’écris. Je tente de transposer sur papier la lumière, le soleil, le vent et tout ce qui nous entoure.

Dans ce roman rempli d’énigmes, elle devra aussi apprendre à composer avec Nini le chou, un personnage aux allures de bambin, à la fois charmant et un peu repoussant, qu’elle présente comme sa petite sœur, mais qui est plutôt une extension, une facette d’elle-même qui la rattache à son passé et à ce qu’elle s’acharne à fuir. Au cours de sa quête, Nini tente à tout moment de la ralentir, de la faire rebrousser chemin, d’attirer son attention ailleurs, jusqu’à pousser Anaïs à l’abandon.

« Je la vois un peu comme l’ego, la partie de soi parfaitement immature, têtue et coriace dont on a de la difficulté à se séparer. Je pense qu’on peut avoir une relation similaire avec nos plus grands problèmes dans la vie. On devrait s’en départir, mais on en est incapable. On a l’impression qu’on fait quelque chose de grave, qu’on commet un meurtre en quelque sorte. »

Comme un reflet de sa propre expérience, le lecteur lui-même ne peut s’empêcher de se demander si Anaïs agit bien, si elle n’était pas plutôt tenue de freiner son élan, de se pencher vers son enfant intérieur pour le cajoler et l’inscrire en elle à jamais.

« C’est audacieux, je sais que ça va déranger des gens, mais c’est voulu, cette ambivalence. Mon premier lecteur a été terrorisé par mon roman. Il voyait le parcours d’Anaïs comme une régression. »

Comme la vie, Mars est criblé d’énigmes, et laisse une grande place au jugement, aux préjugés et aux interprétations. « J’ai travaillé très fort pour garder le livre indécis. Tout le monde rencontre beaucoup de difficultés dans la vie, et seule la personne à qui ça arrive peut juger des gestes à poser et des décisions à prendre. » Une précieuse leçon par les temps qui courent.

Mars 

Marie-Jeanne Bérard, Tête première, Montréal, 2020, 176 pages