«Les pieds sur terre. Carnets 2004-2007»: un simple vivant

Le carnet «Les pieds sur terre» du poète et romancier André Major est un mélange de réflexions, d’activités terre à terre, d’indignations ou de réminiscences.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le carnet «Les pieds sur terre» du poète et romancier André Major est un mélange de réflexions, d’activités terre à terre, d’indignations ou de réminiscences.

C’est une voix forte et familière. Une voix doublée d’un regard, tous les deux attentifs à la nature, aux doutes, au temps qui passe, à la parole littéraire. Une parole parfois inactuelle, qui agit comme un antidote à l’agitation et à la superficialité. André Major remonte le cours du temps avec Les pieds sur terre, le cinquième volume des carnets qu’il tient sans faillir depuis 1975. Des carnets écrits — et retravaillés depuis, comme c’est le cas chaque fois — entre les années 2004 et 2007. « Je crains que le fond reste le même », dit d’un ton amusé à l’autre bout du fil l’écrivain de 78 ans. Il y a cinquante ans, sur les questions fondamentales, je pensais en gros ce que je pense maintenant. On ne s’éloigne jamais trop de sa nature profonde. »

C’est une forme de carnet « accouplé au journal », un mélange de réflexions, d’activités terre à terre, d’indignations ou de réminiscences, au rythme de quatre années marquées par des allers-retours entre Montréal et La Minerve, dans les Laurentides, où il possède un chalet.

Manière d’écrire dans la marge tout en tenant à distance la fiction — devenue pour lui bien trop accaparante —, les carnets d’André Major passent de l’impudeur à l’observation de la nature, du bonheur d’être grand-père à l’évocation de travaux manuels (cuisine, rénovations) et de l’approfondissement de nouvelles lectures à la fréquentation lumineuse et familière d’écrivains du passé.

Né en 1942 rue de Bordeaux, à Montréal, en plein cœur d’un Hochelaga-Maisonneuve où les arbres se faisaient rares, partagé « depuis toujours entre l’activisme et la contemplation, entre la ville et la campagne, entre la nostalgie et l’oubli, entre la joie de vivre et la gorge serrée » (16 mars 2007), l’auteur du Cabochon (1964) a fini par accepter sa « dualité fondamentale ».

« C’était un quartier sans paysages », se souvient-il. Mais dès l’âge de quatre ans, quand un oncle a acheté une grande terre à la campagne avec plusieurs bâtiments de ferme, André Major aura le bonheur de passer tous ses étés d’enfance à la campagne. Un petit lac, une rivière, des odeurs de terre et de foin : c’était une sorte de petit paradis à deux heures de route de Montréal où se retrouvait tous les étés la famille élargie. « Quand on est arrivés là-bas, raconte-t-il, c’était comme un autre monde. Un peu comme si on avait quitté un univers sans saveurs ni couleurs. »

« Encore aujourd’hui, poursuit André Major, dès que j’ai fait mes deux heures de route et que j’arrive dans la forêt, j’ai l’impression de revenir à la vie, en quelque sorte. » D’expérimenter une autre façon de vivre, de respirer à un rythme différent. « Ça change beaucoup la perception de la réalité. Et ce retour à la nature a d’ailleurs souvent été pour moi un ferment pour écrire. Les choses s’organisaient, les images venaient plus spontanément. Comme si la parole devenait plus facile. »

Poète, romancier (L’épouvantail, La vie provisoire), nouvelliste (La folle d’Elvis, L’hiver au cœur), André Major s’explique depuis Le sourire d’Anton ou l’adieu au roman (2001), premier volet de ses carnets, sur son désenchantement narratif et le besoin de tourner le dos à la fiction.

Sans que cette décision soit irrémédiable, il estime s’être « purgé du besoin d’une carrière littéraire », écrit-il, allant plus loin, jusqu’à parler de « dépendance » et même de « prurit » à propos de cette démangeaison qui l’a atteint très tôt dans sa vie. Le 22 février 2004, il notait : « Je n’aspire plus qu’à devenir un simple vivant, toujours nourri de lectures et trouvant dans l’accomplissement des tâches quotidiennes une constante satisfaction, même si j’accepte encore mal l’idée que l’existence est imparfaite et périssable… »

« J’ai renoncé à certaines obsessions ou prétentions, écrit-il, sauf à celle d’interpréter le monde tel que je peux l’observer. » Et quoi de mieux que le grand air pour cela ?

Bouée de sauvetage littéraire

Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid, à la ville ou à la campagne, marcheur assidu à la façon d’un Robert Walser ou d’un Peter Handke, l’écrivain prend la clé des champs pour une « promenade-rêverie » dont il a le secret. C’est une hygiène physique et mentale qu’il s’impose trois fois par jour et dont bénéficie, croit-il, l’écriture de ses carnets. Des carnets dont il parle comme d’une « bouée de sauvetage littéraire » et qui nous laissent voir, ici et là, sa foi littéraire vacillante. « L’idée même de publier me lève le cœur : tout ce branle-bas pour si peu de retombées. Il faut être une vedette médiatique pour espérer être écouté si peu que ce soit. Qui lit encore pour entendre une voix assourdie comme la mienne ? » note-t-il le lendemain de son 62e anniversaire, le 23 avril 2004.

Il y a cinquante ans, sur les questions fondamentales, je pensais en gros ce que je pense maintenant. On ne s’éloigne jamais trop de sa nature profonde.

 

Les pieds sur terre est traversé ici et là par l’idée de l’échec, par la nécessité d’apprivoiser la vieillesse, la mort qui fauche amis et connaissances. Du reste, André Major le reconnaît, à la lumière de l’accélération du rythme des publications, de l’émergence de nouvelles plumes — et de leur évanouissement tout aussi instantané —, publier semble être plus que jamais devenu un grand exercice d’humilité.

Alors que l’écriture de romans lui imposait des contraintes de temps devenues à ses yeux beaucoup trop fortes, les carnets lui ont permis d’atteindre, explique-t-il, une sorte d’équilibre parfait entre la vie de l’esprit et les tâches du quotidien, auxquelles il prend plaisir. « Je préfère garder une liberté de manœuvre. Je note les choses à mesure qu’elles me viennent et je peux ensuite aller cuisiner n’importe quoi, marcher ou fendre du bois. Je retrouve un peu de ma liberté humaine, si on veut », lâche-t-il en riant.

Un immense lecteur

Et comme ses carnets précédents, Les pieds sur terre est peut-être surtout le bloc-notes d’un immense lecteur. Un lecteur devenu de plus en plus, raconte-t-il, un relecteur. Gombrowicz, Joseph Roth, Lampedusa, Georges Perros, Ernst Jünger ou Juan José Saer traversent ces pages. Faut-il le rappeler ? D’abord chroniqueur littéraire, au Petit Journal, à La Presse et au Devoir, lecteur de manuscrits pour les Éditions du Jour, André Major a surtout connu une carrière de réalisateur d’émissions culturelles à la radio de Radio-Canada de 1973 à 1998, où il a entre autres piloté l’émission Littératures actuelles, dont plusieurs se souviennent avec nostalgie.

Retrouvée sur un bout de papier le 17 juin 2007, cette phrase d’Elias Canetti lui a servi de « viatique » en révisant ses carnets : « La tâche modeste de l’écrivain est peut-être finalement la plus importante : la transmission des choses lues. »

Les pieds sur terre. Carnets 2004-2007

André Major Boréal, coll. « Papiers collés » Montréal, 2020, 264 pages