Un plongeon du droit d’auteur?

L’album illustré «Jabari plonge» de Gaia Cornwall a été sélectionné dans le cadre d’un projet de capsules éducatives du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, en partenariat avec Savoir Média. 
Illustration: Éditions D’eux L’album illustré «Jabari plonge» de Gaia Cornwall a été sélectionné dans le cadre d’un projet de capsules éducatives du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, en partenariat avec Savoir Média. 

« Combien vaut un livre ? Combien vaut son utilisation à la télévision, sur un site Web ? » se demande Yves Nadon.

Dans une lettre ouverte publiée sur nos plateformes numériques et intitulée « Quand les croustilles valent plus qu’un livre », le directeur littéraire de la maison d’édition D’eux s’interroge sur la valeur d’une œuvre.

Ce qui l’a amené à cette réflexion ? L’album illustré Jabari plonge de Gia Cornwall, que les Éditions D’Eux ont fait paraître en février, a été sélectionné dans le cadre du projet de capsules éducatives du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES), en partenariat avec Savoir Média.

Animées par des enseignants, ces 192 capsules de 30 minutes s’appuieront sur quelque 110 œuvres littéraires différentes pour offrir des leçons destinées au réseau scolaire, aux parents et aux enfants en confinement. Savoir Média a obtenu un budget de 1,3 million de dollars pour les produire et les diffuser.

Loin de telles sommes, Yves Nadon soutient qu’on lui a offert 420 $ pour les droits d’auteur de l’album jeunesse, selon un tableau de propositions de redevances dressé par la Société québécoise de gestion collective des droits de reproduction Copibec.

Cette dernière a été mandatée par Savoir Média pour s’occuper de la libération des droits d’auteur pour les œuvres utilisées dans les 192 capsules. S’appuyant sur divers paramètres, Copibec a élaboré une proposition de redevances à titre indicatif, selon la durée de lecture des œuvres à l’écran. Moins de 5 minutes, de 5 à 10 minutes, etc.

Et ce montant, Yves Nadon le juge « dérisoire ». Il ajoute que, selon les contrats préalablement conclus avec les créateurs, il devra le séparer avec l’écrivaine, l’illustrateur et l’éditeur. « De quoi s’acheter des croustilles pour cinq ans… »

Il y a deux semaines, quand Copibec l’a contacté, il a refusé. Une semaine plus tard, il a de nouveau dit non, cette fois à la maison de production. « J’ai commencé à réfléchir aux conséquences. À tout ce que cela impliquait si j’acceptais une offre comme ça. En même temps, je me sens à une drôle d’intersection. Je connais l’enseignant, un jeune homme qui n’a pas 30 ans encore, qui fait la capsule. C’est un très bon enseignant. »

Autre chose le plaçant dans une situation délicate, dit-il : l’émission était déjà filmée. S’il refuse les redevances proposées, elle ne pourra pas être montrée.

« Cinq ans ? »

Si le tournage a été entamé avant qu’Yves Nadon donne le feu vert pour l’utilisation de Jabari plonge, c’est en raison des délais très brefs que devait respecter la production, explique Nadine Dufour, directrice générale de Savoir Média. « Comme l’échéancier de ce projet était très serré, que libérer des droits demande habituellement beaucoup plus de temps que ce qui nous était alloué et qu’on croyait vraiment que les auteurs accepteraient notre offre puisqu’on valorisait chacune de leurs œuvres, nous avons exceptionnellement procédé ainsi. Il faut comprendre que nous tournons avec de vrais enseignants qui doivent rentrer en classe ces jours-ci », dit-elle.

Comme pour tous les ayants droit concernés, Copibec a envoyé à M. Nadon un lien privé vers la vidéo hébergée sur la plateforme Vimeo pour qu’il puisse visionner le résultat tiré du livre et entendre l’enseignant raconter l’histoire de ce petit garçon qui s’apprête à sauter pour la première fois d’un grand tremplin. « C’est vrai que c’est du très beau boulot, une très belle lecture à haute voix. Mon débat n’est pas sur la qualité de la capsule. »

C’est plutôt, précisément, sur la lecture ou plutôt sur le temps de lecture que M. Nadon tique. Il trouve « étrange » que ce soit cette durée, moins de 5 minutes selon lui, qui détermine le montant des redevances. « Pourtant, tout au long de l’émission, qui dure29 minutes et 30 secondes, on revient sur les pages du livre et sur son contenu. C’est comme si je louais une voiture et qu’on me facturait seulement les frais quand elle roule. Quand je suis stationné, que je mange dedans, là, il n’y a pas de frais. Mais l’auto est importante, par contre. »

Représentant entreprises et gouvernements chez Copibec, Arezki Raab souligne toutefois que, dans « le cas de M. Nadon, la durée réelle de l’utilisation selon l’enregistrement se situe dans la deuxième tranche [soit de 5 à 15 minutes], ce qui amènerait la redevance à recevoir pour cette utilisation à 700 $ ».

Chez Savoir Média, Nadine Dufour nous signale d’ailleurs que cette proposition est peut-être même plus généreuse que ce qui est habituellement proposé. « Lorsque nous libérons nous-mêmes les droits sur les œuvres, c’est le nombre de secondes où l’œuvre peut être vue qui est pris en compte. Avec les archives, la musique ou d’autres types d’œuvre, on calcule même à la seconde et non par blocs comme l’a proposé Copibec. »

Un autre point contentieux pour Yves Nadeau, c’est que la capsule serait accessible en ligne pendant cinq ans, de façon illimitée (seulement au Québec, précise-t-on chez Copibec). « Si c’était en ligne pendant trois mois, peut-être, mais cinq ans… ? D’ailleurs, pourquoi les redevances ne sont-elles pas liées au nombre de clics ? » se demande-t-il, comparant le procédé à « un Spotify amoindri de la lecture ».

Du côté de Copibec, Christian Liboiron, directeur entreprises et gouvernements, avance que c’est en raison de « la faisabilité ». « Savoir Média n’est pas une grande plateforme qui s’active comme YouTube, Spotify ou d’autres, et qui peut contrôler le nombre de visionnements de la même manière », ajoute son collègue Arezki Raab.

Des croissants et des ventes

Comme beaucoup, pendant le confinement, Yves Nadon dit avoir acquiescé à des conditions qu’il « n’accepte pas habituellement ». « Des libraires, des bibliothécaires et des enseignants nous ont demandé la permission de lire des œuvres sur Zoom à leur groupe. On a dit oui. Même si on savait que ça n’allait pas nécessairement générer des ventes, c’était un service à rendre à tout le monde qui était pris à la maison. »

Il donne l’exemple du livre qu’il a lui-même écrit, Mon frère et moi, et dont la lecture par l’actrice Catherine Trudeau, accompagnée des illustrations de Jean Claverie, aurait été visionnée près de 17 000 fois depuis mars. « Il n’y a eu aucune répercussion sur les ventes du livre. Alors que, lorsqu’on a gagné le Prix des libraires, le lendemain il y avait une hausse des commandes. »

Bien sûr, s’empresse-t-il d’ajouter, les librairies étaient fermées et la situation était exceptionnelle. « Il y a plein de facteurs, je ne blâme personne, confie-t-il posément. Mais on nous dit souvent : “Oh ! si on montre votre livre dans une émission de télé, ça va mousser les ventes !” Pas nécessairement. J’ai vu une image sur Internet de quelqu’un qui marche avec des croissants. Un passant l’arrête en lui disant : “Donnez-moi vos croissants, je vais en parler à mes copains et vous allez en vendre plein !” »

Investir dans la littérature

« Comme le dernier mot leur revient toujours, les ayants droit ont évidemment le loisir de déterminer leurs propres tarifs », précise Christian Liboiron. C’est pourquoi, après ses refus, Copibec a recommandé à M. Nadon de proposer une contre-offre à Savoir Média.

Chose que ce dernier s’est empressé de faire et qui se lit comme suit : « Si le MEES s’engage à acheter 1000 exemplaires du livre en question pour le distribuer aux enseignants qui utiliseront ces capsules, ou aux enfants confinés à la maison, nous sommes prêts à céder les droits pour l’émission, et ce, sans aucune redevance pour cinq ans. »

« Ça correspond à un achat de 20 000 $, observe-t-il. Au début, je me disais c’est peut-être trop, mais en bout de piste, c’est 200 livres par année. Ce n’est pas de l’argent par terre. Ce serait un bon temps pour garnir les bibliothèques ! »

Une fois de plus, il précise ne pas vouloir causer de chicane, ni « d’avoir l’air du gars mercantile ». « Personne n’a été bête et méchant. Toutes les discussions — avec Copibec, avec la production — ont été cordiales. Je trouve simplement qu’au niveau du principe, on ne peut pas dire oui à ça. »

À voir en vidéo