Critique croisée: des bédés entre la tête et le coeur

Dans les deux premiers tomes de «Heartstopper», on assiste à la rencontre, aux premiers émois, aux baisers langoureux et à la naissance du sentiment amoureux. Dans le 3e volet, qui doit paraître le 24 août, la relation prend une tournure plus officielle…
Illustration: Hachette Dans les deux premiers tomes de «Heartstopper», on assiste à la rencontre, aux premiers émois, aux baisers langoureux et à la naissance du sentiment amoureux. Dans le 3e volet, qui doit paraître le 24 août, la relation prend une tournure plus officielle…

Un enfant qui survit à la discrimination. Des adolescents qui goûtent au désir et à l’amour. Un jeune adulte qui renaît de ses cendres. En provenance des États-Unis, du Japon, de la Grande-Bretagne et de l’Italie, quatre bandes dessinées récentes ont en commun d’aborder, comme autant de romans d’apprentissage, certains des aspects intimes et politiques de l’amour et de la sexualité entre hommes.

L’étranger

Américain d’origine japonaise né à Los Angeles en 1937, le comédien George Takei s’est fait connaître en interprétant le rôle de Sulu dans la télésérie Star Trek de 1966 à 1969. Dessinée en noir et blanc par Harmony Becker, dont le style évoque celui des mangas, Nous étions les ennemis est une autobiographie dans laquelle Takei relate son enfance dans les camps d’internement durant la Seconde Guerre mondiale.

Entre 1942 et 1946, environ 120 000 civils ressortissants japonais et Américains d’origine japonaise, considérés comme des « ennemis étrangers », ont été déportés et incarcérés. Navigant entre le témoignage et l’histoire, l’intime et le politique, rattachant le passé et le présent, l’enfance et la maturité, le récit, souvent poignant, met en scène la répression et la violence, mais également le courage, la solidarité, et même quelques instants de joie.

Bien qu’il soit assez peu question ici de son homosexualité et de son militantisme LGBTQ, George Takei continue avec ce livre de lutter contre l’incessant retour des discriminations dans la société américaine. En guise de conclusion, l’artiste a judicieusement choisi ces mots de Barack Obama : « La justice naît de la reconnaissance de nous-même dans l’autre, du fait que ma liberté dépend de ta liberté, aussi que l’histoire ne peut pas être une épée pour justifier l’injustice ni un bouclier contre le progrès, mais un manuel pour éviter de répéter les erreurs du passé. »

Illustration: Futuropolis «Nous étions les ennemis» est une autobiographie dans laquelle George Takei relate son enfance durant la Seconde Guerre mondiale.

Rêver en couleur

Après s’être fait un nom dans la bande dessinée homoérotique, le mangaka japonais Gengoroh Tagame a pris en 2014 un virage grand public avec Le mari de mon frère, une série en quatre tomes où un homme divorcé, père d’une fillette, fait la rencontre du mari de son défunt frère, un Canadien en visite au Japon. Une œuvre poignante sur l’amour et le deuil qu’on vous recommande chaudement.

Paraîtra sous peu le premier tome d’une nouvelle série qui en contiendra trois : Our Colorful Days. Si on retrouve avec bonheur la richesse graphique des réalisations de Tagame, cette manière presque cinématographique de transmettre les émotions du personnage principal, de les traduire en images, il faut reconnaître que l’intrigue de cette nouvelle série est, à tout le moins dans ce premier volet, plus conventionnelle. Dans cette histoire de coming out, Sora, un adolescent en qui sommeille un artiste visuel, est épris d’un de ses camarades de classe. Il cherche à déclarer son amour et à se libérer du fardeau du secret. Dans sa quête vers l’épanouissement, le héros obtiendra les judicieux conseils d’un homme gai plus âgé et bénéficiera de la bienveillance d’une amie d’enfance.

Dans le même créneau, mais avec un trait moins soigné, la Britannique Alice Oseman consacre toute une série aux amours adolescentes de Charlie, un intello rêveur, et Nick, un sportif terre à terre, des protagonistes fort attachants. Dans les deux premiers tomes de Heartstopper, on assiste à la rencontre, aux premiers émois, aux baisers langoureux et à la naissance du sentiment amoureux. Dans le troisième volet, qui doit paraître le 24 août, la relation prend une tournure plus officielle… Sous des dehors légers, cette série aborde des sujets importants, comme la diversité sexuelle, l’intimidation et la santé mentale.

 
Illustration: AKATA Avec «Our Colorful Days», on retrouve avec bonheur la richesse graphique des réalisations de Tagame.

Retour aux sources

Dans Les générations, l’Italienne Flavia Biondi s’attarde à représenter avec une étonnante sensibilité les étapes d’une réconciliation. Après trois années passées à Milan, Matteo, début vingtaine, est de retour dans le village où il a grandi et qu’il a quitté précipitamment après que son coming out eut déclenché une violente dispute avec son père. « Je n’arrive pas à croire que je suis revenu ici. Sans argent. Sans travail. Sans amour. »

Durant son séjour à la campagne, le héros en peine d’amour va en apprendre beaucoup sur lui, sur ses aspirations profondes, mais aussi sur sa famille, un clan façonné par des batailles dont il ne sait à peu près rien, un groupe de femmes qui ne détonnerait pas le moins du monde dans l’univers de Tremblay. Il y a les joies quotidiennes et le labeur constant, la vie qui renaît sans cesse et la déchirante imminence de la mort, les petites jalousies et les grandes complicités.

La quête de Matteo est à la fois la plus simple et la plus exigeante qui soit. Difficile de ne pas s’émouvoir en voyant le jeune homme retrouver l’estime de soi et de ses origines, réapprendre à aimer et à s’aimer, en somme reprendre son souffle et sa place dans une continuité. « On dit que les générations alternent, qu’elles vont et viennent comme les saisons ou la marée. Moi je préfère nous imaginer comme une longue histoire qui ne s’arrête jamais.

Illustration: Hachette Dans «Les générations», Flavia Biondi s’attarde à représenter avec une étonnante sensibilité les étapes d’une réconciliation.

Les générations // Nous étions les ennemis /// Heartstopper Tome 2: Un secret //// Our Colorful Days (tome 1)

★★★★ ​1/2 Flavia Biondi, traduit de l’italien par Federica Giuliano, Glénat, Grenoble, 2020, 144 pages // ★★★★ George Takei et Harmony Becker, avec la collaboration de Steven Scott et Justin Eisinger, traduit de l’anglais par Sidonie Van Den Dries, Futuropolis, Paris, 2020, 208 pages /// ★★★ | Alice Oseman, traduit de l’anglais par Valérie Drouet, Hachette, Vanves, 2020, 320 pages //// ★★★ ​1/2 Gengoroh Tagame, traduit du japonais par Bruno Pham, Akata, Rancon, 2020, 170 pages. En librairie le 26 août.