«Requiem pour une ville perdue»: terreurs nocturnes

Au fil des pages, l’écrivaine turque traduit la souffrance et le désarroi de sa mère, de même que ceux de toutes les femmes.
Daniel Roland Agence France-Presse Au fil des pages, l’écrivaine turque traduit la souffrance et le désarroi de sa mère, de même que ceux de toutes les femmes.

Rien ne peut empêcher Asli Erdoğan d’écrire. Même lors de ses 132 jours de détention dans la prison pour femmes de Bakirköy, à Istanbul, en 2016, ignorant si elle en sortira vivante, elle trouve le moyen d’écrire. Depuis l’époque où, jeune physicienne, elle travaillait au CERN (Organisation européenne pour la recherche nucléaire), à Genève, elle écrit la nuit pour combattre la solitude, pour ne pas devenir folle. C’est ainsi qu’elle signe son premier recueil de nouvelles, Le mandarin miraculeux (Actes Sud, 2006).

« Sept tasses de café froid assiègent mon silence, et des cendriers pleins à ras bord. Moi, au milieu des murailles de papier, je me sens comme le reliquat d’un âge révolu. C’est un sentiment amer et sombre, autant que le café, qui veut qu’en braquant la lumière, j’appelle une ombre plus grande qu’elle : ma solitude… »

Peu après sa libération, Asli Erdoğan pousse l’audace de publier dans Le silence même n’est plus à toi (Actes Sud) les chroniques qui lui ont valu d’être emprisonnée — les autorités l’accusaient d’être prokurde et d’être affiliée à un groupe terroriste. Acquittée en février dernier, elle continue d’exprimer par écrit son mécontentement face à la société turque.

Publié à l'origine en 2009, alors qu’elle militait pour le droit des femmes, la reconnaissance du génocide arménien et la cause des Kurdes, Requiem pour une ville perdue n’est pas sans rappeler Le silence même n’est plus à toi, de même que Le bâtiment de pierre (Actes Sud, 2013), où, s’inspirant des témoignages de détenus, elle dénonçait la torture. Dans cette œuvre composée de fragments poétiques, l’autrice turque nous ramène à la fin des années 1990 et au début des années 2000, époque où elle écrit des articles dans lesquels elle se porte à la défense des opprimés.

Ce faisant, elle exprime dans cette prière pour les morts ses propres blessures et traumatismes. Née à Istanbul en 1967, Asli Erdoğan grandit dans une Turquie marquée par les putschs. À quatre ans, elle est témoin de l’arrestation de son père, dissident socialiste. Au fil des pages, elle traduit aussi la souffrance et le désarroi de sa mère, de même que ceux de toutes les femmes.

« Et elles attendent. Silencieuses, patientes, immobiles. Regardant le monde qui s’efface dans ces noires pupilles qui ont appris à voir non ce qui est déjà, mais tout ce qui n’est pas… »

Tandis qu’elle fait part de l’angoisse de ses nombreux exils, de la peur de ne plus pouvoir revenir dans son pays déchiré — « Cette nuit je pars. Partir, quel mot effrayant. Faire ses adieux, partir, abandonner, quitter, se séparer… Un seul adieu vous dure toute une vie. » —, plane le souvenir douloureux d’un amour perdu : « Quand reviendras-tu ? NE ME POSE PAS CETTE QUESTION ! ».

Ode au quartier de Galata et à Istanbul, où flottent de funestes parfums de sang, de boue et de fumée, Requiem pour une ville perdue prend tantôt la forme d’une obsédante litanie, tantôt d’une mélancolique mélopée. Par moments impénétrable, d’une densité parfois écrasante, voire suffocante, l’œuvre s’apprivoise lentement, mais sûrement.

Requiem pour une ville perdue

★★★ 1/2

Asli Erdoğan, traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes, Actes Sud, 2020, 135 pages