«École pour filles»: Ariane Lessard, adolescence sauvage

L’autrice Ariane Lessard aura trouvé dans l’écriture un moyen précieux de rester en contact avec son côté sauvage ou, si vous préférez, avec sa liberté. Elle parvient de mieux en mieux, grâce à la littérature, à savoir «comment être au jour».
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’autrice Ariane Lessard aura trouvé dans l’écriture un moyen précieux de rester en contact avec son côté sauvage ou, si vous préférez, avec sa liberté. Elle parvient de mieux en mieux, grâce à la littérature, à savoir «comment être au jour».

« J’avoue que je suis restée un peu dans cette chambre, j’y suis encore un peu, peut-être »,raconte Ariane Lessard. Quelle chambre ? Ariane Lessard a 14 ans lorsqu’elle accompagne son père au monastère des Sœurs de la Visitation de Lévis. L’organisme communautaire pour lequel il travaille vient alors tout juste de prendre possession de ce lieu superbement inquiétant. L’écrivaine passe même une nuit sur place et dort « au-dessus de la chapelle, à l’endroit où deux petites fenêtres permettaient d’observer la messe depuis l’étage ».

« On avait joué à la cachette et je me souviens d’avoir été plutôt horrifiée de me retrouver dans les couloirs toute seule », se rappelle-t-elle dans un échange par courriels réalisé quelques jours après un premier entretien téléphonique. « Je me souviens des étages, de la cave surtout, avec sa grosse chambre froide massive, ses couloirs en béton, puis de l’étage des chambres, minuscules et toutes blanches, sauf une, complètement rouge du plancher aux murs. Mon père nous avait dit qu’il s’agissait peut-être d’une chambre pour faire des exorcismes et j’avoue que je suis restée un peu dans cette chambre, j’y suis encore un peu, peut-être. »

C’est en quelque sorte dans ce monastère qu’Ariane Lessard, qui a hérité de son paternel son goût pour les histoires ensorcelantes, remet les pieds dans École pour filles. Alors que Feue (La Mèche, 2018) sondait les secrets d’une communauté isolée, sur laquelle la mort et le désir avaient installé leur emprise, ce deuxième roman explore les pensées fécondes et troubles, lucides et ardentes, d’un groupe d’adolescentes résidant dans un pensionnat.

Elles découvriront pendant l’année durant laquelle se déroule le roman les rumeurs que porte la forêt qui les enserre, la cruauté de la douleur physique, la force parfois dangereuse de leur imaginaire ainsi que leurs corps bourgeonnants. Résultat : un livre hanté, presque gothique, habité par des présences fugitives mais étrangement prégnantes, que l’autrice effleure en une série de chapitres brefs, dans une langue vénéneuse, luxuriante et sensuelle, creusant la vie intérieure de ces filles avec une émouvante considération pour la force des saisons qui les font tanguer.

Pour Ariane Lessard, il fallait à tout prix éviter le cliché encore vivace d’une fiction scolaire mettant en scène des adolescentes ne sachant que rêver aux garçons. Il fallait sortir « des stéréotypes de la fille sage, douce et gentille pour explorer, au contraire, leur violence, leur colère », quitte à « montrer cette adolescence d’une façon pas nécessairement belle ».

Celle qui aura 30 ans en octobre se souvient des quolibets dont elle était l’objet au secondaire parce qu’elle portait des vêtements cousus par sa mère et sa sœur. « Cette marginalité est venue avec une grande force et un je-m’en-foutisme avec le temps, mais plus jeune, je suis restée prisonnière longtemps du regard des autres. Étais-je acceptable, risible, laide ? Cette peur de l’autre a causé chez moi des épisodes de paranoïa plutôt dommageables à l’époque et, malheureusement, ces commentaires sur l’apparence, entre autres, venaient souvent de la part des adolescentes. »

S’ouvrir à la nature

« Écolo-féministe-antispéciste-vegan-littéraire », selon son compte Instagram, Ariane Lessard explique, lorsqu’on lui demande comment elle conçoit son féminisme dans le contexte de son travail d’écrivaine de fiction, qu’il était important pour elle de créer un roman « où il n’y avait pas un personnage masculin ». Pourquoi ?

« C’est drôle, répond-elle, on ne se pose que rarement la question du point de vue presque entièrement masculin de la littérature. [Touché !] Mon pouvoir politique se trouve là, dans l’écriture de personnages féminins forts et vifs, qui brisent les continuels schémas narratifs de la femme de, de la sœur de… Je voulais des personnages féminins principaux, puis uniques, pour qu’on écoute enfin le point de vue des adolescentes de manière frontale, sans interférence. »

Être plus ouvert à la nature en général fait qu’on est plus ouvert à l’humain, je pense, parce que l’humain est dans la nature. Il faudra être plus à l’écoute, respecter plus la nature, si on ne veut pas vivre cloîtré toute notre vie à cause de la COVID ou d’autres virus.

Au moment où on lui a parlé pour la première fois, Ariane Lessard faisait halte dans un café des Cantons-de-l’Est où elle s’était arrêtée pendant un long voyage à vélo. Elle confiait s’être désolée d’avoir constaté, dans les jours ayant précédé notre conversation, à quel point elle ne connaissait à peu près rien du nom des arbres et des oiseaux croisés sur sa route.

École pour filles pourrait ainsi aisément être lu comme un appel à mieux tendre l’oreille aux bruits émanant du bois, aux signaux que la forêt envoie, aux voix qui y résonnent. « Être plus ouvert à la nature en général fait qu’on est plus ouvert à l’humain, je pense, parce que l’humain est dans la nature. Il faudra être plus à l’écoute, respecter plus la nature, si on ne veut pas vivre cloîtré toute notre vie à cause de la COVID ou d’autres virus. »

Comment être au jour

L’image inoubliable d’une Ariandre — l’écrivaine de la bande d’École pour filles — faisant littéralement corps avec la forêt encapsule magnifiquement cette invitation à s’ensauvager, au propre comme au figuré, et à refuser les injonctions d’une société où l’obéissance compte parmi les premiers apprentissages, surtout chez les jeunes filles. « Quand on est jeunes, regrette l’autrice, on se fait tout le temps dire qu’il faut être plus féminines, plus douces, moins déborder, et c’est beaucoup ce qui fait qu’on ne devient pas la bonne personne en vieillissant. »

Ariane Lessard aura pour sa part trouvé dans l’écriture un moyen précieux de rester en contact avec son côté sauvage ou, si vous préférez, avec sa liberté. Si Ariandre dit ne pas encore savoir « comment être au jour », sa créatrice, elle, y parvient de mieux en mieux grâce à la littérature.

« Je me forge une parole qui sort du regard des autres, justement, je ne suis plus un corps, mais une voix, et cette voix me permet de disparaître du décor. Il y a quelque chose de l’ordre du fantasme aussi, d’écrire autant sur la forêt et les arbres, les rivières, à partir de mon appartement à Montréal. Je me sauve par l’écrit, je retourne dans les forêts que je croisais sur la 20 en allant chez mes grands-parents. Je peux aller où je veux en fait, et c’est peut-être de là que ressort cette sauvagerie. Je veux changer d’époque, changer de lieu, changer d’identité, et c’est encore mieux si ça se passe dans la nature. Il faut écrire sur elle aussi, il faut qu’elle devienne notre lieu salvateur. C’est ce qu’elle est, en fait. »

École pour filles

Ariane Lessard, La Mèche, Montréal, 2020, 144 pages