Le Far West imaginaire de Karl May

Présentant ses livres comme étant inspirés de ses propres expériences, Karl May (1842-1912) n’hésitait pas à se faire photographier en panoplie de Davy Crockett et de Buffalo Bill, appuyé sur une carabine et collier de dents de grizzly autour du cou.
Photo: Wikimedia Commons Présentant ses livres comme étant inspirés de ses propres expériences, Karl May (1842-1912) n’hésitait pas à se faire photographier en panoplie de Davy Crockett et de Buffalo Bill, appuyé sur une carabine et collier de dents de grizzly autour du cou.

Voyager sans même avoir à se déplacer, voilà peut-être la solution rêvée aux contraintes posées par la fermeture des frontières et les limites budgétaires. La technologie existe déjà, au fond, et depuis aussi longtemps que le monde est monde. Il suffit d’un cocktail d’imagination, d’audace et — pourquoi pas — de mensonge. Et certains écrivains l’ont compris mieux que d’autres. Cette semaine, Karl May.

De Hérodote à Ptolémée et Pline jusqu’au « devisement du monde » de Marco Polo, que l’on considère comme le premier véritable récit de voyage de l’ère moderne, le voyage a fait noircir bien du papier. C’est la conséquence d’un intérêt qui se déploie à mesure que la circulation du livre augmente et que le monde connu s’étend. Au fil des pèlerinages et des découvertes géographiques, guerriers, marchands, missionnaires, explorateurs, géomètres ou ethnologues ont repoussé la connaissance du monde.

Le courant romantique au XIXe siècle viendra tordre un peu cette entreprise hégémonique. Aux sources des voyages et des récits de voyage, c’est en quelque sorte le Moi et la subjectivité qui, désormais, remplaceront les anciens commanditaires — rois, marchands, clergé. Dans la foulée de l’exploration tous azimuts et du désenchantement du monde, la littérature de voyage commencera à se démarquer de plus en plus des guides de voyage (Cook, en Angleterre ; Baedeker, en Allemagne).

Dès lors, il ne s’agit plus de parcourir l’espace en se frappant à des cultures inconnues, de les soumettre au commerce, à Dieu ou à des pouvoirs étrangers. Le glissement du compte-rendu scrupuleux vers la fiction semble même inscrit au cœur du genre. Et s’il faut pour cela mentir, alors mentons.

Plus lecteur que voyageur

Auteur de romans d’aventures pour la jeunesse dont la popularité s’étend sur plusieurs décennies, Karl May (1842-1912) constitue un cas d’espèce.

Véritable phénomène littéraire, auteur d’une soixantaine de titres qui se seraient écoulés à près de 200 millions d’exemplaires à travers le monde, Karl May demeure aujourd’hui le meilleur vendeur de tous les temps en Allemagne. Adaptations au cinéma et à la télévision, maison d’édition, musée, festivals, parcs à thème : la postérité de Karl May en Allemagne aujourd’hui demeure immense.

Karl May a su séduire des lecteurs qui ont cru — ou qui ont voulu croire — à la véracité des aventures qu’il a racontées dans Les pirates de la mer Rouge,Une maison mystérieuse àStamboul ou Winnetou, l’homme de la prairie, l’un des titres de sa série la plus populaire, campée dans le Far West américain, dans laquelle les cowboys sont les méchants et où les Indiens sont les bons.

Présentant ses livres comme étant inspirés de ses propres expériences, le romancier allemand n’hésitait pas à se faire photographier en panoplie de Davy Crockett et de Buffalo Bill, appuyé sur une carabine et collier de dents de grizzly autour du cou.

En 1893, paraissent ainsi les premières histoires, campées dans l’Ouest américain autour de 1868, de deux frères de sang : Old Shatterhand, un jeune ingénieur allemand travaillant à la construction du chemin de fer (et alter ego de Karl May), y fait la rencontre d’un jeune chef Apache au cœur noble et généreux, Winnetou, avec qui il va vivre de nombreuses et édifiantes aventures.

Alors qu’on y retrouve le mythe du bon sauvage, mêlé de psyché collective germanique, l’œuvre de Karl May se nourrit de la fascination européenne pour les Amérindiens, de Pocahontas à Grey Owl — Anglais devenu célèbre après s’être inventé une identité amérindienne.

Un véritable conteur

Mais en réalité, Karl May n’a mis les pieds aux États-Unis qu’en 1908, ne poussant jamais plus loin, en fait de Far West, que… Buffalo, dans l’État de New York.

On le sait aujourd’hui, l’écrivain avait une propension au mensonge et à la mythomanie. Imposteur, menteur et même un peu voleur aussi, l’Allemand avait fait quatre ans de prison dans la vingtaine — où il aurait d’ailleurs été responsable de la bibliothèque —, avant de se mettre à écrire comme un forcené, multipliant lesromans et les pseudonymes.

Et les Récits de l’Ouest de Karl May, plutôt que des comptes-rendus romancés de ses propres aventures, étaient en fait des romans à la Jules Verne bourrés d’approximations et trempés dans une onctueuse sauce chrétienne.

Mais la fraude littéraire est un type de délit qui porte peu à conséquences. Et les « exagérations » de Karl May, bien plus lecteur que voyageur, lui seront d’ailleurs vite pardonnées. Éveilleur de consciences quant au génocide dont les Amérindiens étaient victimes aux États-Unis, pacifiste avant l’heure, il comptera parmi les auteurs favoris de Hermann Hesse, d’Albert Einstein, d’Arnold Schwarzenegger et de… Hitler.

Mais mentez, mentez, et il en restera toujours quelque chose. Le 45e président des États-Unis, qui semble en avoir fait un système, en sait quelque chose.

Et les lecteurs attentifs des Vies livresques du journaliste et critique littéraire Robert Lévesque (Boréal, 2016) y auront croisé un Karl May un peu transfiguré au détour d’une anecdote. Lévesque y écrit que le dramaturge Bertolt « Brecht (avant d’aller s’y réfugier durant la Seconde Guerre mondiale) avait lu dans son enfance (reçus en cadeaux de Noël) les Récits de l’Ouest de l’Américain Karl May (dont les traductions allemandes remportaient un immense succès populaire […])... »

Ni Américain, ni anglophone, ni même vraiment voyageur, si Karl May a beaucoup menti, il n’aura pas eu tout faux non plus. Mais il aura été un véritable conteur.