Personne

Photo: Thomas Wolf Wikicommons

Je m’assis

Je veux dire je m’assois

Je veux dire

Je me rentre

un clou dans le pied

le clou a traversé ma sandale

Je me sens

comme dans un film d’horreur

mais dehors il fait clair

et personne ne me poursuit

Mes parents refont leur toiture

Sur la maison

Il y a cinq gars

Cinq costauds coulés dans le métal

Ils n’ont jamais bu de lait

Avant d’aller au lit

Ils prennent une douche de WD-40

et dorment debout les yeux ouverts

Je ne serai jamais aussi fort qu’eux

Ils ont sûrement attrapé la COVID cinq fois d’affilée

et les cinq fois ils n’ont rien senti

L’un d’eux est rasé

de chaque côté de la tête

coiffé d’une crête blonde

Il a la shape

d’Arnold Schwarzenegger dans les années soixante-dix

Il trimballe

une petite radio portative sur sa ceinture d’outils

Marilyn Manson gueule sur le toit de mes parents

Le clou rouillé est tombé dans le gazon

Je ne l’ai pas vu

Pourtant

Dehors il fait clair

et personne ne me poursuit

Ma mère appelle Info-Santé

Mon père m’enlève la sandale avec le clou

Ça ne saigne pas

Il ne pleut pas

Personne ne me poursuit

Et j’ai mal

La douleur

La douleur quand ça ne saigne pas

Je ne suis même pas capable de saigner

J’aurais pu montrer mon sang à Arnold

Il m’aurait peut-être souri du toit

Il m’aurait peut-être fait un clin d’œil du toit

Un gars m’écrit un poème sur Facebook :

« Je texte assis sur mon tracteur

L’odeur des foins me réchauffe le cœur

La brise tourne et annonce un temps de pluie

C’est signe que c’est l’heure de dévorer la truie

J’peux-tu passer dans l’journal astheur aussi ? »

OK

Ça peut marcher

Je t’échange

mon job au journal contre ton tracteur

Si j’avais eu un tracteur

J’aurais pu éviter la poésie

J’aurais pu éviter le clou

J’aurais pu éviter la piqûre contre le tétanos

Je vais poser des ailes sur mon tracteur

Le premier tracteur volant

Les frères Wright vont être jaloux

Je vais partir d’ici

Je vais me trouver une île déserte

Je vais me construire une cabane en bambou

Je vais demander à Arnold de faire mon toit

Prenez mon job

Prenez mon clou

Prenez mes problèmes de santé

Je m’assis

Je veux dire je m’assois

Je veux dire

Dehors il fait clair

et personne ne me poursuit

La journée passe

Mon trou se referme

Je vois un de mes amis en personne

C’est la première fois depuis le confinement

Je porte un masque

J’ai le cœur qui débat

Trop heureux de voir un ami

Il transporte son enfant sur ses épaules

Le p’tit porte un chapeau

Un grand chapeau comme Gilligan

Il me sourit

La dernière fois que je l’ai vu

Il avait moins de dents dans la bouche

Il grandit trop vite

On marche

On passe par les anciennes rues de banlieue

Ça nous rappelle

le temps où on était au primaire

et qu’on marchait

avec nos sacs à dos

Les milliers d’anecdotes

Ça remonte loin déjà

Ton fils a des dents déjà

On devrait rentrer

mais dehors

il fait encore clair

et personne ne nous poursuit.