«Il est des hommes qui se perdront toujours»: l’origine de la haine

L’écrivaine capte avec brio l’essence, la cacophonie, la saleté, la langue, les odeurs d’un quartier laissé à lui-même, et des âmes meurtries qui en peuplent les recoins, les dépotoirs, les tavernes.
Photo: Pauline Rousseau L’écrivaine capte avec brio l’essence, la cacophonie, la saleté, la langue, les odeurs d’un quartier laissé à lui-même, et des âmes meurtries qui en peuplent les recoins, les dépotoirs, les tavernes.

Il est des hommes qui se perdront toujours, deuxième roman de l’écrivaine Emmanuelle Bayamack-Tam écrit sous le pseudonyme de Rebecca Lighieri, est le récit d’une souffrance, d’une inéluctabilité qui n’a rien à envier aux tragédies grecques ; par son absence d’issue, ses passions destructrices et sa grande violence, mais aussi par ce qu’il dit des hommes et du milieu par lequel ils se construisent.

À travers l’histoire d’une enfance dévastée, Lighieri raconte ce qu’est la vie dans les quartiers nord de Marseille, dans une misère minée par la maltraitance, la toxicomanie, la maladie, la pauvreté et la faim, une souffrance vieillissante, qui abîme les traits autant que l’âme, et à laquelle les autorités ont depuis longtemps tourné le dos, concentrant leurs efforts au-delà de l’humain, sur le produit intérieur brut et autre taux de chômage.

Véritable cri du cœur pour ceux à qui la chance n’a pas souri dès les premiers babillages au berceau, le roman s’ouvre sur la mort d’un homme, assassiné à coups de pierre à la décharge du quartier. « Qui a tué mon père ? » interroge d’emblée Karel, narrateur du roman. « Personne et beaucoup de gens. »

Car qui n’aurait pas voulu en finir avec cet homme tourmenté, qui maltraitait sa famille comme ses clients, repérait l’angoisse et la vulnérabilité pour les tourner à son avantage et réduire ses victimes en bouillie ? Pour élucider le mystère, Karel rembobine le fil de l’histoire et raconte le cauchemar de son enfance dans la cité fictive Antonin Artaud, enfance passée à fuir la rage de son père auprès des gitans du « passage 50 », à découvrir l’amour et le désir, à tenter de survivre et de guider son frère et sa sœur vers un avenir meilleur.

L’écrivaine capte avec brio l’essence, la cacophonie, la saleté, la langue, les odeurs d’un quartier laissé à lui-même, et des âmes meurtries qui en peuplent les recoins, les dépotoirs, les tavernes. En trame de fond, les mélodies de IAM, de Freddie Mercury, de Marvin Gay et de Céline Dion — « ces chansons que nous écoutions tous à la cité, sans rien y connaître et sans rien y comprendre, l’amour n’ayant jamais été dans nos moyens » — se font le reflet d’une culture, d’une époque, d’une compréhension du monde.

Au fil du temps, alors que les membres de sa fratrie n’ont aucune peine à réinventer leur identité et leur destin sans regarder derrière, Karel se demande s’il n’est pas le dépositaire des pulsions destructrices, de l’héritage tragique et minable d’un géniteur qui avait le don d’abîmer les gens. Menant une lutte intérieure empruntant autant à la psychanalyse qu’au déterminisme, le jeune garçon devra apprendre à cohabiter avec la haine et la culpabilité qui le foudroient.

Rebecca Lighieri évite la mise en scène grandiloquente que permet trop souvent le malheur. Sa plume, abrupte, plonge sans fard dans les abîmes de la cruauté et de l’injustice avec une énergie sensuelle, presque physique. C’est par les corps — leur beauté, leurs meurtrissures, leurs désirs — qu’elle aborde cette détresse bouleversante et la haine qui lui survit. Percutant.

Extrait du livre

« Charlie Chaplin a joué dans ma vie un rôle déterminant. Céline Dion aussi. Cela dit, c’est le propre des stars planétaires que de bouleverser à leur insu la vie des larves qui végètent dans l’obscurité. Mon père voulait cesser d’être une larve : je ne peux pas le lui reprocher. Mais son ascension vers la lumière nécessitait des sacrifices humains, et pour ça je suis en droit de lui en vouloir à mort et de réclamer justice pour ses victimes, à commencer par moi. »

Il est des hommes qui se perdront toujours

★★★ 1/2

Rebecca Lighieri, Éditions P.O.L., Paris, 2020, 383 pages