À la recherche du «Grand Meaulnes»

L’écrivain Alain-Fournier est décédé au front en 1914 lors de la Première Guerre mondiale.
Photo: Archives Agence France-Presse L’écrivain Alain-Fournier est décédé au front en 1914 lors de la Première Guerre mondiale.

D’une certaine façon, Le Grand Meaulnes est le prototype du roman pour adolescents. Mais qu’est-ce qu’un roman pour adolescents (et qu’est-ce qu’un prototype littéraire) ? La question serait plutôt : à qui sont destinés les romans pour adolescents, étant entendu que les adolescents ne demanderaient pas mieux que de dévorer les romans dits pour adultes sans qu’on juge bon de mettre Sade et ses Infortunes de la vertu entre leurs mains agiles.

Toujours est-il que la Pléiade propose une édition du roman de 1913 d’Alain-Fournier (né Henri Fournier en 1886, il prit ce pseudonyme en 1907 « pour éviter la confusion avec son homonyme, l’illustre champion automobile Henri Fournier », indique Philippe Berthier dans sa chronologie) dans un volume d’une brièveté d’autant plus marquée que les chapitres en sont séparés par des pages blanches.

Même le Carnet de Rochefort, compte rendu de la rencontre réelle, en 1913, entre l’écrivain et son amoureuse et qui a tant à voir avec l’intrigue de fiction qui vient d’être achevée, est rigoureusement retranscrit avec tous ses feuillets vierges. Le volume est aussi composé d’extraits de correspondance, principalement avec Jacques Rivière, l’ami intime d’Henri qui devint son beau-frère (Isabelle Rivière, née Fournier, est la dédicataire du Grand Meaulnes) puis le secrétaire de La Nouvelle Revue française, ainsi que d’esquisses du roman racontant son écriture.

Palmarès de phrases

Le Grand Meaulnes est ce qu’on appelle un « livre culte », la mort au front de son auteur dès septembre 1914, huit jours avant ses vingt-huit ans, y ayant sans doute contribué. Mais surtout le texte. La relation possible et impossible entre Yvonne de Galais et Augustin Meaulnes, celle entre Frantz de Galais et Valentine, celles entre François Seurel et les autres personnages, la fête merveilleuse, la maison perdue, le monde de l’enfance et celui de l’adolescence mêlés, les trios en écho à celui composé d’Henri, Isabelle et Jacques Rivière : tout cela fait comme si le livre magique était enrobé de biographique, à la fois comme un biscuit l’est de chocolat et comme une atmosphère enveloppe ses lecteurs. Comme le sera à sa manière A la recherche du temps perdu, qu’on lit rarement sans rien savoir de Marcel Proust.

Le narrateur d’Alain-Fournier, François Seurel, est celui qui a biographiquement le plus à voir avec l’auteur, lui aussi grandi sous la férule de son père dans une école de Sologne. Si ce n’est que l’amour d’Augustin Meaulnes pour son Yvonne tient de celui d’Henri Fournier pour Yvonne Toussaint de Quiévrecourt, croisée à Paris le jeudi de l’Ascension 1905, à qui il parle le lundi de la Pentecôte et qu’il ne reverra qu’une fois, huit ans plus tard, à Rochefort, d’où le fameux Carnet.

Et puis quelque chose d’un autre temps s’attache au texte, de même qu’Henri Fournier appréciait tant des auteurs aujourd’hui malheureusement plus ou moins démodés comme Francis Jammes, Jules Laforgue ou Maurice Maeterlinck : Le Grand Meaulnes vient d’une langue où « saboter » est intransitif (c’est « faire du bruit avec ses sabots »), où « cabriolet » est un chapeau et où on rencontre un « marmiteux » et un « amusard ».

Aucun livre de poche n’a été plus vendu au XXe siècle (quatre millions d’exemplaires), signe que, à tort ou à raison, ni les enseignants ni les parents d’élèves n’ont de problème à en prescrire la lecture (moins, certainement, que pour Le diable au corps, de Raymond Radiguet). Augustin Meaulnes finit le livre papa, et si « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » séduit les enfants qui ne savent pas comment on les fait, les adolescents ont sans doute d’autres ambitions sexuelles.

En bien ou en mal (la première partie est mieux considérée que les suivantes), des flopées d’écrivains se sont exprimées sur le texte et Philippe Berthier en recense un bon nombre dans sa préface : André Gide qui est de ceux estimant que « l’intérêt se dilue » et que « le reste du livre court après cette première émotion virginale » ; Jean-Paul Sartre qui évoque « l’âge où l’on fait volontiers son Alain-Fournier » ; ou Julien Gracq, très critique, mais admettant que le surréalisme a trouvé là « un gisement poétique jusque-là inexploité ».

Dans l’édition GF (Flammarion, 2009), Pierre Michon joue à fond le jeu de l’adolescence en répondant à quelques questions. Il fait un palmarès de ses phrases préférées du roman. « La plus épique, bien sûr : “Dressé contre la porte, nous aperçûmes le Grand Meaulnes.” La plus nostalgique : “Mes souliers sont rouges. Adieu, mes amours.” La plus libre : “Je n’ai plus ni père, ni sœur, ni maison, ni amour… Plus rien, que des compagnons de jeu.” La plus troublante : “Elle écartait de ses deux mains nues les plis de son grand manteau.” La plus rimbaldienne : “Ah ! ils filaient autrement que cela les nuages, lorsque j’étais sur la route, dans la voiture de la Belle Étoile.” »

Et, quand on lui demande comment présenter le livre « à un adolescent d’aujourd’hui », Pierre Michon répond : « Ce livre t’apprendra ce que tu sais déjà : le bonheur est un jeu d’enfants. Le bonheur et la chance sont des jeux d’enfants. Le malheur aussi. »

Pour un Goncourt

« Que Le Grand Meaulnes et Du côté de chez Swann aient paru la même année semble évidemment symbolique. Beaucoup ont vu dans cette coïncidence le passage de témoin entre le roman à l’ancienne, qui trouverait chez Alain-Fournier un dernier éclat, et une forme absolument inédite de littérature », écrit Philippe Berthier pour démentir cette vision critique. Il est amusant que le célèbre critique d’alors du Temps, Paul Souday, non sans trouver des qualités à l’un et à l’autre, reproche à Meaulnes sa « gaucherie » et son « manque de souffle » le 26 novembre 1913 et, deux semaines plus tard, ses fautes de français à Swann (s’attirant en réponse une des plus belles lettres de Proust).

Au risque de blesser Jacques Rivière, Henri Fournier ne donnera pas son roman à la NRF (la maison d’édition) tout en le faisant paraître dans la revue, comptant sur une meilleure combinaison éditoriale pour obtenir le Goncourt, qu’il n’obtint pas. C’est que, après dix tours de scrutin, le favori Alain-Fournier, soutenu par Léon Daudet, est toujours ex æquo avec La maison blanche, de Léon Werth, soutenu par Octave Mirbeau, dont il fut secrétaire. Les marrons sont donc tirés pour un troisième larron, Le peuple de la mer, de Marc Elder. J. H. Rosny aîné, l’auteur de La guerre du feu, avait pour sa part attiré l’attention de ses collègues du jury sur Du côté de chez Swann (que personne ne présente comme un roman pour enfants malgré la fameuse scène du baiser maternel au coucher) — et c’est À l’ombre des jeunes filles en fleurs, que personne ne présente comme un roman pour adolescents malgré « la bande » de Balbec, qui sera goncourisé en 1919.

Il y a un absent de marque dans la liste d’écrivains lecteurs du Grand Meaulnes : Marcel Proust. Sauf erreur, il n’a jamais évoqué le roman dans son œuvre ni sa correspondance dans laquelle Alain-Fournier n’apparaît (et uniquement à deux reprises) que comme beau-frère de Jacques Rivière, lequel est l’homme qui relie le Grand Meaulnes et le petit Marcel, le trait d’union entre le présumé « roman à l’ancienne » et la toute nouvelle littérature.

Dès le tout début de l’année 1914, il écrit à Proust pour publier un extrait de la Recherche dans la NRF (Swann est paru chez Grasset). Et la lettre (perdue) est telle que Proust lui répond le 6 février : « Enfin je trouve un lecteur qui devine que mon livre est un ouvrage dogmatique et une construction ! Et quel bonheur pour moi que ce lecteur, ce soit vous. » L’intimité qu’il avait avec Alain-Fournier et son œuvre, Rivière (qui mourra à trente-huit ans dès 1925) l’acquerra d’une autre façon avec Proust et la Recherche. Le soir même de la mort de l’écrivain, son ami Reynaldo Hahn la lui annonce en précisant : « Son frère [Robert Proust] et moi voulons que vous soyez un des premiers prévenus. Marcel avait pour vous une amitié et une estime particulières […]. »

Le pays sans nom

« Plus on oublie Le Grand Meaulnes, plus on s’en souvient. […] Les traces profondes laissées par le récit dépendent aussi de cet évanouissement du reste, comme si la brume des paysages de Sologne nimbait à ce point le texte dans la mémoire qu’elle éloignait la plupart de ses caractères pour mieux en faire réapparaître quelques-uns. L’image et le souvenir sont alors d’autant plus insistants qu’ils se détachent sur ce fond d’effacement qui les rend quasi fantastiques », écrit Tiphaine Samoyault en présentation de l’édition GF, s’appuyant aussi sur Alain Buisine et Les mauvaises pensées du Grand Meaulnes (PUF, 1992) qui « fait l’hypothèse que c’est le texte lui-même qui programme cet oubli du réel au profit de la féerie ».

De l’oubli à la mémoire, voilà encore un lien d’Alain-Fournier à Proust. On sait également que Le Grand Meaulnes s’est longtemps appelé Le pays sans nom ; « Nom de pays : le nom » est le titre de la troisième partie de Swann. Surtout, l’intrigue magique du roman commence quand le narrateur peut écrire cette phrase au quatrième chapitre : « Je sais que Meaulnes est parti. » Rapprochons-la du tout début d’Albertine disparue : « “Mademoiselle Albertine est partie !” Comme la souffrance va plus loin en psychologie que la psychologie ! » Meaulnes est parti et, comme la littérature va plus loin dans le rêve que le rêve, plus loin dans la réalité que la réalité.

Le Grand Meaulnes

Alain-Fournier, La Pléiade, Paris, 2020, 640 pages.