«Les cibles»: la colère de Chrystine Brouillet

«J’ai beaucoup d’amis gais, c’est sûr que j’ai eu peur pour eux souvent», révèle la romancière.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «J’ai beaucoup d’amis gais, c’est sûr que j’ai eu peur pour eux souvent», révèle la romancière.

Il y a 38 ans, tandis qu’elle publiait son premier roman, Chère voisine, Chrystine Brouillet croyait qu’un jour les sujets viendraient à manquer, que la société ne pouvait qu’évoluer. « J’étais très naïve au début, reconnaît la prolifique romancière en riant. Or, les saloperies, les viols, les meurtres, ça va continuer ; tout ça, c’est une histoire de pouvoir. Je ne suis pas près de prendre ma retraite. »

Pas plus que Maud Graham d’ailleurs, qui, dans Les cibles, sa 19e enquête, sera confrontée à des crimes haineux, plus spécifiquement des crimes homophobes. « Il n’était pas le seul à être dégoûté par ces hosties de tapettes, pas le seul à penser qu’il fallait s’en débarrasser. Il était néanmoins plus prudent que ces Skins quand il allait sur la montagne pour la nettoyer de ces dégénérés », lit-on dès la première page du roman alors que Chrystine Brouillet présente Gilbert Baril, travailleur de la construction vouant une haine sans borne aux homosexuels, plus spécifiquement à son frère Marc-Antoine.

« C’est la colère qui m’a fait écrire ce roman-là, révèle l’autrice. Dans la vie, je ne suis pas quelqu’un qui se met en colère, mais j’écris en colère. Je prends les transports en commun et c’est là que j’entends des propos qui me mettent en colère. J’en ai ras le bol de lire des choses qui sont vraiment scandaleuses, de constater qu’en 2020, on n’est pas plus avancé que ça… Je sais qu’au Québec, ça va mieux que dans beaucoup de pays, mais il y a encore des combats à mener et je crois que ça passe par l’éducation. Ce n’est pas normal qu’on entende des enfants se faire traiter de fifs et de tapettes dans une cour d’école. »

Sa colère, Chrystine Brouillet la partage avec Maud Graham qui, en plus de s’inquiéter pour son fils adoptif Maxime, patrouilleur à Montréal, s’en fait pour Grégoire, l’ex-prostitué qu’elle a recueilli dans Le collectionneur, aujourd’hui cuisinier plus que doué et en couple avec l’un de ses collègues à elle.

« J’ai beaucoup d’amis gais, c’est sûr que j’ai eu peur pour eux souvent. Il faut que les hétéros s’en mêlent, que ce ne soit pas seulement les gais qui défendent leur point de vue. C’est toute la société qui bénéficie du fait qu’on soit différent. Je ne voudrais pas vivre dans une société uniformément blanche et hétéro, ce serait ennuyant comme la pluie. »

Après avoir mûrement réfléchi au sujet pendant des années, elle s’est sentie enfin prête à dénoncer l’homophobie par le biais de la fiction : « J’en ai assez de ça ! Il faut qu’on réagisse, qu’on se dise qu’on n’accepte plus ces comportements-là. C’est tout ce que je peux faire pour changer les choses. Si une personne change d’idée par rapport à l’homophobie en lisant mon roman, je vais considérer avoir fait mon travail. »

Chère Patricia

« Il s’était levé en bénissant la chaîne de télévision qui avait programmé la veille un vieux film d’Alfred Hitchcock en noir et blanc où un type échangeait un meurtre avec un autre. Il avait revu la rage qui enflammait le visage de Gilbert Baril quand il avait évoqué ses problèmes avec son frère. N’avait-il pas dit qu’ils étaient dans le même bateau ? Si l’idée était excellente, pouvait-il vraiment accorder sa confiance à cet homme qu’il ne connaissait pas très bien ? »

En lisant ces lignes, les fans du grand Hitch auront reconnu le synopsis de L’inconnu du Nord-Express (Strangers on a Train), adaptation du roman de Patricia Highsmith. « Je lui dois beaucoup ! s’exclame Chrystine Brouillet, qui aurait tant aimé rencontrer cette grande dame du polar. C’est vraiment l’auteur qui m’a le plus influencée. C’est avec Patricia Highsmith que j’ai compris l’essence du mot malsain. Dans tous ses romans, il y a quelque chose qui nous met mal à l’aise. Et ce malaise-là est formidable quand on le trouve dans un roman policier. Je trouvais ça amusant de lui faire un clin d’œil ; c’est la première fois que je le fais de façon aussi directe. »

En découvrant que sa femme, l’avocate Evelyne Camiran, le trompe avec une femme, le docteur Jérôme Tardieu propose à Gilbert Baril, ex-patient devenu son homme à tout faire, de tuer son frère Marc-Antoine en échange du meurtre de son épouse. Au grand dam de Maud Graham, l’enquête sur la disparition d’Evelyne Camiran ne se réglera pas du jour au lendemain.

« Je voulais avoir un cold case ; l’intérêt pour moi, c’est que j’haïs la technologie ! Par contre, il faut se rappeler ce qu’on écoutait à l’époque. C’est un jeune cold case et je sens que je n’ai pas fait le tour. J’aimerais en faire un qui remonterait à plus de 20 ans. Peut-être que Maxime pourrait enquêter sur un truc sur lequel Maud Grahamaurait enquêté à ses débuts. »

Alors que l’enquête piétine, on découvre que Franck, fils de Gilbert Baril, a hérité de son homophobie et de sa xénophobie. Des gestes de vandalisme et de nouveaux crimes haineux viendront perturber les résidents des différents quartiers de Québec.

« On est dans les crimes contre la personne, je ne fais donc pas dans la dentelle, explique Chrystine Brouillet pour justifier les passages les plus durs du roman. Quand je me suis attaquée à la problématique de l’homophobie, je me disais que c’était déjà énorme. J’ai très peu d’amis qui n’ont pas été victimes d’intimidation. Plus on en parle, mieux c’est. Il faut être vigilant sur les droits des femmes comme on doit l’être sur les droits des gais. Ce n’est pas vrai que nous sommes tous bienveillants, on le voit bien avec la pandémie : nous sommes tous à cran. »

Consciente que les crimes haineux réapparaîtront dans ses prochains romans, Chrystine Brouillet pense à certains sujets qu’elle n’a pas pu aborder dans Les cibles et qui pourraient bien se retrouver au cœur d’une enquête de Maud Graham.

« Je m’en suis tenue au milieu homosexuel, mais je sais que la transidentité, c’est une autre problématique. Que tu ne trouves pas d’appartement ou d’emploi parce que ton corps n’est pas celui qui aurait dû être à la naissance me choque… Si tu ne fais pas de mal à quelqu’un, en quoi ça dérange le voisin ? Je m’excuse, c’est privé. On doit prendre soin les uns des autres, être dans la courtoisie et la bienveillance. Bref, je n’ai pas fini d’en parler… », promet-elle.

Les cibles 

Chrystine Brouillet, Druide, Montréal, 2020, 372 pages. En librairie le 29 juillet.