Libellule

Photo: Alexandre Bucquet Wikicommons

Mon père m’appelle

Il ne se sent pas bien

Il a de la fièvre

Il respire mal

Il a passé un test de dépistage pour la COVID

Les résultats sortiront dans trois jours

Jour un

Je stresse pour sa vie

Je ne veux pas qu’il finisse à l’hôpital

Je ne veux pas qu’il meure

Une libellule vient me voir

Elle est sur le bord de ma fenêtre

Elle me dit :

Viens sur mon dos man

Je pars avec elle

Je pars avec la libellule

La libellule me fait survoler le gazon

Elle m’amène au parc

À mon parc préféré

Celui avec des gros peupliers

Et des balançoires

Et des gens qui pêchent

sur une plage de petits cailloux

Je m’assis sur un banc de parc

Face au fleuve

Je suis à l’ombre

C’est l’été

Il fait chaud mais il fait froid

Mon grand t-shirt pogne dans le vent

Il pogne dans le vent

de tous les petits voiliers

des morceaux de margarine qui flottent sur l’eau

J’entends un enfant crier de joie

Un camp de jour lunche plus loin dans le parc

Un petit garçon de dix ans

avec de grosses lunettes me sourit

Il ressemble à un pissenlit

Je m’éloigne

de peur qu’il soit asymptomatique

Chaque fois que je change de banc

Il me suit

Il rit

Et je m’en vais en souriant

Jour deux

Mon père ne va pas mieux

Il fait toujours de la fièvre

Il y a plein de petits insectes collés à ma fenêtre

Les arbres ne bougent pas

Il y a mes cheveux

Il y a les mains de la libellule

Je suis encore au parc

Sur le même banc

Il y a mes deux grands-mères

Elles sont mortes depuis longtemps

Mais elles sont là

Elles sont bien habillées

Pas comme des anges

Elles portent des pantalons noirs

Des blouses colorées

Et des bijoux

Mado est assise à côté de moi

Elle rit

Un rire franc

Son rire à elle

Elle regarde le fleuve

et me regarde par intermittence

Elle dit :

Tophe, inquiète-toi pas mon gars

Ça va bien se passer

Denise

Mon autre grand-mère

est debout derrière moi

Elle boit une liqueur

Elle me gratte l’épaule

Elle me demande :

C’est quoi le bateau là-bas ?

Je réponds :

Ça, c’est un vraquier

Elle boit

une autre gorgée de Pepsi et dit :

Oooh… Y’est beau

Je dis :

C’est vrai qu’il est beau

Jour trois

La même libellule

Le même parc

Le même banc

La même plage de petits cailloux

Je regarde

Une mère et sa grande fille

Les deux se baignent

Elles flottent chacune dans un tube

Sa fille pagaie avec ces gougounes dans les mains

Sa mère rit de sa fille

Le courant les ramène toujours

sur le bord de la petite plage

Elles font du surplace

Elles crient

Elles rient

Mado rit à côté de moi avec moi

Elle me serre le bras

Je lui parle pendant des heures

Je mets mes écouteurs

pour faire semblant de parler à quelqu’un en main libre

Je reçois un appel

C’est mon père

Son test est négatif

Cette journée-là

La libellule n’est pas venue me chercher

Cette journée-là

J’ai dû marcher seul pour revenir chez nous.