«La jalousie est un vilain défaut»: dans la fabrique de la vérité

Le livre d’Hugo Léger en est un dont les imperfections s’estompent derrière le plaisir manifeste et l’aisance calme avec laquelle l’auteur mène sa petite entreprise.
Photo: Julie Artacho Le livre d’Hugo Léger en est un dont les imperfections s’estompent derrière le plaisir manifeste et l’aisance calme avec laquelle l’auteur mène sa petite entreprise.

À 44 ans, Philippe est un homme banal, dont la passion pour le vin n’a d’égal que la tristesse qu’il trouve au fond de chacune des bouteilles qu’il vide. Divorcé, misanthrope, désabusé ; il appartient à cette catégorie de narrateurs que l’on a souvent croisés sous la couverture d’un polar, à la différence près que sa mission à lui n’a rien de spécialement noble, ou d’héroïque.

Après avoir signé les biographies d’un ex-champion du monde des poids moyens et du roi du gyro pita (!),le journaliste en congé accepte d’écrire la vie — encore très courte — de Laurence Stewart, jeune actrice québécoise propulsée jusque sur la scène des Oscars par son rôle dans le premier long métrage d’un cinéaste prodige. Pourquoi accepte-t-il ce contrat ? Pour assouvir sa soif de reconnaissance, et sans doute parce qu’il est aisé de vendre son âme lorsqu’on ne lui accorde plus aucune valeur.

« Je me suis fait de la biographie une spécialité comme d’autres les concours d’ingestion de hot-dogs », annonce le prête-plume dans les premières pages de La jalousie est un vilain défaut, quatrième roman du publicitaire et chroniqueur Hugo Léger (Tous les corps naissent étrangers, Télésérie). La tâche ne sera — évidemment — pas aisée. Il devait raconter « l’épopée de la fillette d’origine modeste, devenue princesse », mais se retrouve, en multipliant les entrevues, face à un casse-tête camouflant de moins en moins bien la relation faussement parfaite unissant son sujet et sa sœur.

En donnant vie à un personnage principal à ce point archétypal, et inspirant peu de compassion, Hugo Léger se peinture volontairement dans le coin, mais parvient à s’en extirper à coups de formules bien trouvées, ainsi que grâce à la portée de sa réflexion — d’une pertinence indéniable — sur la façon dont se fabrique la vérité.

Les chapitres de la biographie en chantier qui entrelardent le livre permettent rapidement de mesurer l’épaisseur de la couche de maquillage qu’applique le scribe sur la réalité. « J’ai appris avec le temps et quelques claques derrière la tête à ne retenir les mauvais épisodes que s’ils éclairent les plus glorieux. À n’épingler les vilains défauts qu’à la condition que des qualités d’envergure comparable ne les transcendent. » Comment alors différencier le biographe du faiseur d’images, le gardien des faits de l’affabulateur ?

L’écrivain gagnerait cependant à gommer tout ce qui appartient davantage au registre du coup de gueule qu’à celui de la littérature, dont ces critiques mille fois entendues de la vanité qu’alimenteraient les réseaux sociaux ou de la surabondance d’opinions dans les médias (il y a une surabondance de gens qui fustigent la surabondance d’opinions dans les médias).

Malgré cette vilaine tendance à laisser le chroniqueur l’emporter sur le romancier, La jalousie est un vilain défaut est un de ces livres dont les imperfections s’estompent derrière le plaisir manifeste et l’aisance calme avec laquelle l’auteur mène sa petite entreprise, dont la prévisibilité s’avère moins regrettable que confortablement familière. Un plaisir ayant ironiquement beaucoup en commun avec celui que procure la lecture d’une bonne biographie.

La jalousie est un vilain défaut

★★★

Hugo Léger, XYZ, Montréal, 2020, 264 pages