«Île»: mémoire insulaire

«Île» est le premier roman pour l’écrivaine danoise Siri Ranva Hjelm Jacobsen.
Photo: Kajsa Gullberg «Île» est le premier roman pour l’écrivaine danoise Siri Ranva Hjelm Jacobsen.

On ne quitte pas une île comme on quitte une vallée, un carré de bitume, un village peuplé d’épinettes ou la banlieue la plus terne. Quelque chose accroche et retient. Une sorte d’instinct commande d’y revenir — ne serait-ce que pour y être enterré.

Direction l’archipel des îles Féroé, territoire rattaché au royaume du Danemark, pays de roc, d’écume et de vent ancré dans l’Atlantique Nord entre l’Écosse et l’Islande.

Après la mort de sa grand-mère, une jeune femme née au Danemark retourne à Suðuroy, l’île méridionale de l’archipel d’où est originaire sa famille. « Ici, les fjords sont profonds et les montagnes acérées. »

C’est à un voyage à travers la mémoire et les sensations profondes et acérées que nous convie la Danoise Siri Ranva Hjelm Jacobsen, 40 ans, avec Île, un premier roman sensible en forme de saga familiale concentrée qui nous fait prendre la mesure de la réalité insulaire.

La narratrice raconte l’histoire de ses grands-parents, Marita et Fritz, qui avaient quitté l’île et émigré au Danemark à la fin des années 1930. Elle se pensait destinée à autre chose qu’à l’usine sur le port, qu’à « un quotidien dans le poisson ». Lui voulait étudier pour devenir enseignant. À Copenhague, située à trois jours de bateau, ils ont fait leur vie, élevé leurs enfants, mais retournaient souvent passer leurs étés dans l’île, où ils avaient laissé une partie de leur âme.

Si ce n’était pour ta grand-mère, on serait rentrés depuis longtemps, lui répétaient ses parents. « Si ce n’était pour ma omma, j’aurais été entièrement féroïenne, et non à demi danoise, sans asthme, ma mère se serait mariée à un pêcheur, un gérant de coopérative, un ornithologue, et non à une tarentule. »

Entrelaçant racontars, souvenirs personnels, sensations et fantasmes, la narratrice, nostalgique et partagée entre deux cultures, se livre en quelques vignettes à un état des lieux et interroge le « mal du pays pathologique » dont elle souffre. Elle y évoque la vie souvent difficile des Féroïens, existence rachetée par les paysages magnifiques et terribles, où le travail sur des navires de pêche ou des plateformes pétrolières a longtemps été la norme.

« Les fils des villages embarquaient dans leurs bateaux. Ils quittaient le fjord en chantant et revenaient dans une boîte ou seulement sous forme de télégramme. » Tout cela laisse des traces et des stigmates, forme le caractère d’un peuple.

Pendant la guerre froide, raconte-t-elle, les îles Féroé « grouillaient » d’informateurs de la CIA. Ils avaient écrit une grande quantité de rapports secrets qui ont plus tard été rendus publics par l’ambassade américaine de Copenhague. « L’un de ces rapports s’était fait une place. Le peuple féroïen est par nature têtu, disait-il. Lunatique et extrémiste. »

Déclaration d’amour pour une île, réflexion sur l’exil, exploration sensible de la condition insulaire, Île est tout cela. En plus d’être aussi un grand bol d’air frais.

Île

★★★ 1/2

Siri Ranva Hjelm Jacobsen, traduit du danois par Andreas Saint Bonnet, Grasset, Paris, 2020, 240 pages