«Boîtes d’allumettes»: fragments d’un exil

La plume fragmentée et nostalgique de l’écrivaine capte quelque chose du présent; une sensation, un doute, un vertige qui nous habitent tous en ces temps incertains.
Photo: Mathieu Lefèbvre et le Cheval d'août éditeur La plume fragmentée et nostalgique de l’écrivaine capte quelque chose du présent; une sensation, un doute, un vertige qui nous habitent tous en ces temps incertains.

C’est novembre à Montréal. La neige et le froid sont hâtifs, tout comme les lumières de Noël, démodées et lugubres, suspendues aux façades des maisons. Après s’être séparée du père de son enfant, une femme traverse la ville, les boîtes et les souvenirs à la recherche d’un appartement — denrée rare par les temps qui courent — d’un ancrage pour offrir un nid à son fils et à son amour naissant.

Au fil de ses démarches, des images surgissent sous la flamme vacillante d’une allumette, sédiments d’années passées entre ici et là-bas, découverts au rythme aléatoire et chaotique de la mémoire.

« Je vois seulement des morceaux / des monceaux, des moments, chambres ou chemins / parfois des objets / perdus. / D’autres sont restés, des sédiments (couverture à carreaux, bleus et blancs). / L’appareil photo clignote / maisons qui sentent l’argile. / Quand tu me poses soudain une question précise, tard dans la nuit, c’est blanc. »

Dans ce premier roman, Martina Chumova, Montréalaise d’origine tchèque, emprunte les détours qu’exige la finesse du quotidien pour tracer la route d’un exil, celui d’une enfant forcée de quitter ses repères et d’une adulte à jamais marquée par l’empreinte d’un pays qui n’existe plus.

Peu à peu, en tentant de chuchoter ses souvenirs à l’oreille inattentive de celui qu’elle aime, ces derniers esquissent la trame d’une vision du monde traversée de frontières, de langues perdues et acquises, de voyages en avion de plus en plus familiers, de repères glanés à tous les vents.

L’écrivaine dépouille son écriture jusqu’à ne laisser sur le papier qu’une perception des événements qui pourra sembler hermétique au premier regard. Or, sa plume fragmentée et nostalgique capte quelque chose du présent ; une sensation, un doute, un vertige qui nous habitent en quelque sorte tous en ces temps incertains, alors que le passé semble devenu le seul ancrage vers l’avenir.

À travers ce chemin tortueux, l’écrivaine fait le pari de s’adresser uniquement au cœur. Elle parvient à plus d’une reprise à exhumer une vérité enfouie, de celles qui restent trop souvent prises au travers de la gorge, et y puisera les liens et les forces qui permettront à son personnage d’enfin prendre racine.

Les anecdotes racontées ne sont pas le fruit du hasard. Car Boîtes d’allumettes est avant tout un récit sur l’héritage et la filiation. Chacune met en lumière les choix, les failles, l’amour d’une mère envers son fils. Elles forment la somme des langues, des restrictions, des peurs et des liens qui ont façonné l’héroïne, ainsi que des décalages induits par ces legs, traces d’ombres et de lumières qui traversent le temps, l’espace et les rencontres.

Martina Chumova offre un premier roman prometteur, rythmé de la douce poésie du quotidien, qui saura sans aucun doute bercer cet été extraordinaire.

Extrait de «Boîtes d’allumettes»

« Sur Fabre nous sommes au moins quinze à nous croiser entre les murs du quatre et demie repeints en blanc. Deux couples remplissent déjà le formulaire, preuve d’emploi en main.

Sur Berri — dimanche matin à dix heures, en bas de l’escalier — nous nous agglutinons, modeste carambolage. Or, c’est déjà loué, nous annonce la propriétaire d’en haut, criant qu’elle signe à l’instant.

Sur Bélanger, la priorité va à ceux qui voudront racheter les électros et idéalement tous les meubles. […]

Sur Normanville dans le quatre et demie en rénovation, sur Bordeaux sous le puits de lumière, sur la 2e Avenue et Garnier aussi je suis seule, avec un propriétaire qui nous a répartis selon l’ordre d’arrivée ou ses préférences.

Il n’y a que moi,
mais en vérité nous sommes innombrables car

Simplement pour vous aviser
nous avons reçu énormément de courriels
nous avons répondu aux dix premiers
nous vous contacterons si l’appartement est encore disponible. »

Boîtes d’allumettes

★★★ 1/2

Martina Chumova, Le cheval d’août, Montréal, 2020, 136 pages