Rattrapage littéraire pour jeunes lecteurs affamés

Devant l’immensité inébranlable et le silence de la grande bleue, Fausto se découvrira bien petit, dans la fable poétique «Le destin de Fausto».
Photo: Illustration Kaléidoscope Devant l’immensité inébranlable et le silence de la grande bleue, Fausto se découvrira bien petit, dans la fable poétique «Le destin de Fausto».
Deux mois de déconfinement se sont écoulés, ouvrant les vannes aux publications jeunesse, abondantes, qui pressent le pas dans l’espoir d’obtenir un peu de visibilité avant la folie de la rentrée. Dans cette déferlante, plusieurs titres resteront malheureusement dans l’ombre, noyés dans le flot avant même d’avoir rejoint l’oeil curieux des petits. Pigés avec soin dans l’abondance, voici six titres aussi intemporels qu’incontournables.

La puissance de la nature

 

Il y a d’abord le dessein de cet homme, Fausto, qui, du haut de son statut d’homme, croit pouvoir tout posséder. Depuis la fleur jusqu’à la montagne, en passant par le mouton et l’arbre, il s’essaiera aussi avec l’océan. Mais devant l’immensité inébranlable et le silence de la grande bleue, Fausto se découvrira bien petit. Avec Le destin de Fausto, Oliver Jeffers (Nous sommes là : notes concernant la vie sur la planète Terre) livre une fable poétique sur la puissance de la nature et l’obsessionnel besoin des hommes de la posséder. Racontée en peu de mots brodés de plusieurs silences, l’histoire met en lumière l’orgueil démesuré de l’Homme, cela avec une simplicité désarmante. Le trait épuré de Jeffers, alliant humour et profondeur, se dévoile sur un fond blanc, plongeant le lecteur au cœur de l’émotion tout en appuyant avec évocation l’essence même de la fable.


Le destin de Fausto
★★★★★
Oliver Jeffers, Kaléidoscope, Paris, 2020, 96 pages

Un classique dépoussiéré

 

Autre temps, autre fable, celle de Pierre Lapin, imaginée par Beatrix Potter à la fin du XIXe siècle. Un matin, madame Lapin sort de la maison non sans avoir mis en garde ses quatre lapereaux contre les dangers d’aller fouiner du côté du jardin de monsieur MacGregor. Mais Pierre désobéit et bondit sur la laitue, les radis et autres délices croquants. Une poursuite s’amorce alors entre le jardinier et le petit chenapan. Paru pour la première fois en 1901, ce classique de l’autrice anglaise renaît ici grâce au Lièvre de Mars, qui reprend l’édition de 1955 parue chez Grosset & Dunlap. L’histoire toute simple, traduite et adaptée par Dominique Fortier, est portée par les thèmes de la curiosité et de la désobéissance que Pierre apprend à ses dépens. Les illustrations de l’Américain Leonard Weisgard offrent une variation de plans qui permet au lecteur de saisir tout à la fois la peur de Pierre et la vie grouillante du jardin, là où chat, souris, oiseaux se partagent l’espace parmi les végétaux.


Pierre Lapin
★★★★ 1/2
Beatrix Potter et Leonard Weisgard, Le lièvre de Mars, Varennes, 2020, 40 pages

En attendant l’école

 

Dans 1,2,3 à l’école, l’infatigable Marianne Dubuc titille les petits qui trépignent à l’idée de retourner en classe. Pom rêve de rentrer à la maternelle, mais en attendant le grand jour, il décide d’aller passer une journée à l’école des animaux. Il se rend notamment à Croquenote, l’école des souris, puis à Doucenuit, la classe très relaxante des paresseux, et enfin à Quenouilles, l’école des grenouilles artistes peintres. Chaque microcosme offre un monde festif et invitant que Pom découvre avec entrain. À l’instar de ses autres titres parus chez Casterman, Marianne Dubuc ne lésine pas sur les détails, s’amusant avec son lecteur et l’invitant à fouiller l’image riche en surprises et en éléments cocasses. Du plaisir assuré.


1,2,3 à l’école
★★★★
Marianne Dubuc, Casterman, Bruxelles, 2020, 32 pages

Amour à la dérive

 

La collection « Poésie » de La courte échelle s’enrichira dès le 5 août prochain de deux nouveaux titres dans lesquels les auteurs dévoilent l’infinie sensibilité de l’enfance. Avec Colle-moi, Véronique Grenier explore le quotidien d’un enfant bouleversé par la séparation de ses parents. La poète et philosophe parvient à rendre avec singularité l’émotion de ce petit être à la dérive, le cœur serré devant la fatalité. La peur d’être écarté, l’irrépressible besoin de recueillir toutes les miettes d’un passé heureux et la peur qu’on cesse de l’aimer sous-tendent le récit. Comment faire pour « être certain d’être amourable pour la vie » ?


Colle-moi
★★★★
Véronique Grenier, La courte échelle, Montréal, 2020, 56 pages

Errances quotidiennes

 

Baron Marc-André Lévesque offre quant à lui J’ai appris ça au cirque, un recueil lumineux dans lequel le narrateur transforme le cours des jours en poésie de tous les instants. Depuis ses « rêves qui se retrouvent indéprenables et s’enfargent dans le lever du jour » jusqu’à la séance d’ordinateur où « lui et l’écran » « sirote[nt] le silence », en passant par quelques erreurs qui, avec grand-mère, « deviennent de jolies errances », Lévesque enjolive habilement les instants les plus communs.


J’ai appris ça au cirque
★★★★ 1/2
Baron Marc-André Lévesque, La courte échelle, Montréal, 2020, 72 pages

Tous féministes

 

En 2012, la Nigériane Chimamanda Ngozi Adichie prononce à Londres un discours intitulé « Nous sommes tous des féministes ». Publié en France en 2015, ce texte est aujourd’hui adapté pour la jeunesse « afin d’ouvrir la discussion dans les familles, dans les écoles et de semer, dès à présent, les graines du changement », peut-on lire en postface de l’ouvrage tout juste paru chez Gallimard. À travers différents exemples tirés de son quotidien, de sa vie, de son entourage, l’autrice évoque les disparités et l’absurdité des inégalités entre les hommes et les femmes avec une douceur et un aplomb incontestés. Le ton à la fois respectueux, inclusif, un brin malicieux et toujours nuancé enrobe cet essai d’une aura des plus humaines. Le texte est par ailleurs enrichi des illustrations de Leire Salaberria, dont le trait tout à la fois naïf et poétique évoque avec aisance le propos de l’autrice.


Nous sommes tous des féministes
★★★★
Chimamanda Ngozi Adichie et Leire Salaberria, Gallimard Jeunesse, Paris, 2020, 48 pages

D’autres perles à cueillir

Timothée de Fombelle revient avec un colosse de 400 pages, Le vent se lève, premier titre de la trilogie Alma, sur le thème de l’esclavage (Gallimard). À la Pastèque, Comment fonctionne un phare ?, un documentaire sur la beauté de ces monuments historiques. Chez Fonfon, François Gravel devient, en 4 tomes, le nouveau héros de la collection « Histoires de lire ». Louison Nielman et Jean-Claude Alphen jouent de douceur et d’amitié dans Une de vie de chat (D’eux). Et Madalena Moniz offre l’album Félix en deux temps, ou la capacité de reconnaître ses forces et ses faiblesses, chez Monsieur Ed.