«Errance»: fuir sa colère de peur qu’elle explose

Avec beaucoup d’ambition, Mattia Scarpulla élabore une fiction bavarde, qui brille davantage par sa critique de l’hypocrisie de certains mouvements militants que par son désir un peu plaqué de flouter la frontière entre ce qui appartient à un réel et ce qui appartient à la dérive psychologique de son personnage principal.
Photo: Atwood Photographie Avec beaucoup d’ambition, Mattia Scarpulla élabore une fiction bavarde, qui brille davantage par sa critique de l’hypocrisie de certains mouvements militants que par son désir un peu plaqué de flouter la frontière entre ce qui appartient à un réel et ce qui appartient à la dérive psychologique de son personnage principal.

Installé avec sa conjointe et leur fille au Havre, Stefano perd le boulot ennuyeux qu’il occupe à l’International Sealines Association, une organisation patrimoniale conservant les traces du débarquement de Normandie. Motif de son renvoi : insubordination. Il entre ainsi dans la danse déshumanisante des rendez-vous chez Pôle emploi, des séances de formation obligatoire et des envois infructueux de curriculum vitæ. Il doit bientôt déménager à Brest afin de participer à un stage d’études, loin des siens. Et c’est dès lors pour le Turinois le retour à une forme débilitante d’exil, fragilisant son lien avec la réalité.

Dans Errance, son premier roman, le poète québécois d’origine italienne Mattia Scarpulla (qui publiait aussi en 2019 chez Hashtag le recueil de nouvelles Préparation au combat) fouille les méandres de la mémoire traumatique d’un narrateur pas toujours fiable, assailli par des accès de délire (en italiques dans le texte). Ces scènes se déroulent-elles « pour vrai », ou quelque part au cœur du cinéma d’horreur de son esprit paranoïaque ?

Avec beaucoup d’ambition, Mattia Scarpulla élabore donc une fiction bavarde, qui brille davantage par sa critique de l’hypocrisie de certains mouvements militants que par son désir un peu plaqué de flouter la frontière entre ce qui appartient à un réel et ce qui appartient à la dérive psychologique de son personnage principal. Dans un long flash-backcomposant la deuxième partie du livre, Stefano se retrouve à Groningue, dans le nord des Pays-Bas, à vivre au sein d’une commune en compagnie de sa compagne Erica, puis à Paris avec Rebecca, dont la famille fortunée inspire en lui le dégoût et l’envie d’en découdre.

Ils frayeront ensemble dans les salons d’une intelligentsia de gauche préférant au renversement de l’ordre établi les allures chics de la révolte de façade, à l’instar de cet Alessandro narcissique, un camarade du narrateur qui « réécrit déjà ces événements dans sa tête et demain, et après-demain, il les revivra par sa narration à lui-même, devant un miroir, parce qu’il veut se convaincre, dans son déracinement, que l’histoire de l’Italie lui appartient ». Stefano, qui s’appelle alors Bruno (dédoublement d’identité ?), couve l’impérieuse mission de venger la mort de son propre père, un ouvrier assassiné en Italie pendant les années de plomb.

Roman bouillant, mais parfois très échevelé, Errance alterne entre son désir de célébrer en une série de descriptions à l’emporte-pièce les villes où il se déroule, et celui de décrier les systèmes économiques oppressant ceux qui y vivent. De nobles intentions en partie ternies par une certaine esthétisation de la violence faite aux femmes, choix difficilement défendable, même dans le contexte d’une œuvre ne faisant pas du tout l’apologie de pareils gestes.

Réflexion sur la réapparition inévitable de tout ce que l’on a enfoui, et sur l’impossibilité d’échapper complètement à la classe sociale nous ayant vu naître, Errance semble parler du passé comme d’un ennemi avec qui faire la paix pendant qu’il en est encore temps, au risque de vivre pour toujours en exil de soi.

Errance

★★ 1/2

Mattia Scarpulla, Annika Parance Éditeur, Montréal, 2020, 342 pages