«L’économie esthétique»: économie contre capitalisme

Alain Deneault affirme «dissocier économie et capitalisme».
Photo: Lux Alain Deneault affirme «dissocier économie et capitalisme».

« Économie » reste un mot magique, en particulier pour Donald Trump. Adversaire du président des États-Unis, Paul Krugman, célèbre économiste de ce pays, associait toutefois, le 2 juillet dernier, l’appauvrissement de la société américaine à la COVID-19 en prévoyant un proche avenir « très laid ». Quant au philosophe québécois Alain Deneault, il ose « ôter l’économie aux économistes » pour redonner au mot tout son sens.

Né en Outaouais en 1970, Deneault est directeur de programme au Collège international de philosophie à Paris. Son essai L’économie esthétique est le troisième volume d’un « feuilleton théorique » visant, explique-t-il, « à restaurer les différentes acceptions du terme “économie” » qui ne selimitaient pas au commerce et à la finance. Selon lui, « la “science économique” s’est employée à effacer ou à récupérer », dans un esprit dominateur, les acceptions qui redonneraient au mot plus d’humanisme.

Dans L’économie esthétique, le philosophe insiste sur des acceptions du terme oubliées par les économistes. Ceux-ci en négligent le sens originel d’organisation que l’on retrouve encore dans les études de rhétorique sous l’expression « économie du discours », chez les critiques de cinéma ou de textes littéraires qui évaluent l’« économie du récit » et chez les critiques d’art traitant de l’« économie d’une œuvre ».

Deneault affirme « dissocier économie et capitalisme ». Il rejette « ce capitalisme qui, par ses aspects destructeurs, iniques, absurdes et pervers, ne correspond en rien à l’esprit de l’économie en son sens plein ». Si la littérature et les arts peuvent, explique le philosophe, « servir, de manière détournée », le marché en lui fournissant « les modes de son imagerie et de sa fable », surtout par la publicité, ils peuvent aussi révéler « le caractère fictif et factice » du capitalisme.

Puisé à la source de la littérature occidentale, dans l’Iliade d’Homère, l’exemple plus que bimillénaire que donne Deneault du caractère cupide, voire amoral — on dirait aussi à présent phallocrate —, d’un échange précapitaliste, est évocateur. Agamemnon, l’un des chefs grecs qui se sont emparés de la ville de Troie, ravit, en guise de trésor de guerre, la Troyenne Chryséis, mais devant la colère du dieu Apollon, il la rend et enlève en compensation la captive d’Achille, chef grec lui aussi.

Les autres illustrations littéraires, artistiques et philosophiques que fournit l’essayiste n’ont pas, hélas, cette force éclatante ! Ni Gide, ni Malraux, ni Hitchcock, ni Bresson, ni Derrida, tous interprétés par Deneault, souvent avec beaucoup de finesse, n’éclairent et surtout n’actualisent pas son propos.

Le meilleur de sa perspicacité, Deneault le retrouve lorsqu’il discerne dans la « langue hagarde » du romancier expérimental américain William Gaddis (1922-1998) un avant-goût de la métaphore géante du capitalisme ubuesque de l’Amérique de Trump.

 

Extrait de «L’économie esthétique»

« Artistes, écrivains et philosophes de l’art sont parmi les mieux placés, s’ils le souhaitent, pour démasquer les idéologues qui continuent de recourir aux puissances de l’esthétique afin de donner des allures de vérité et de nécessité à la construction fictionnelle dont continue de dépendre la science économique. »

 

L’économie esthétique

★★★

Alain Deneault, Lux, Montréal, 2020, 160 pages