«La robe sans corps»: la beauté de l’inachevé

Dans une langue beaucoup plus onirique qu’enfantine, Claire Hélie raconte une histoire vieille comme l’art, celle de la découverte d’un nouveau monde, que permet un premier contact avec la création.
Photo: Rodrigo Ortega Dans une langue beaucoup plus onirique qu’enfantine, Claire Hélie raconte une histoire vieille comme l’art, celle de la découverte d’un nouveau monde, que permet un premier contact avec la création.

À vue de nez, La robe sans corps semble décrire une époque complètement révolue. Situé à Chicoutimi en 1963, le premier roman de la poète Claire Hélie (Quelqu’un t’a touché, 2013) dépeint un Québec à peine engagé dans la Révolution tranquille, où l’accès à la culture n’est possible que par le biais de l’Église, et où un artiste est presque obligatoirement entouré d’une aura de mystère, inspirant la crainte ou le dédain.

À bien y penser, c’est beaucoup du Québec d’aujourd’hui que parle ce premier roman, dans la mesure où l’accès à la culture demeure difficile pour plusieurs, surtout pour les familles appartenant aux milieux les plus défavorisés. Quant à l’artiste, il suffit de tendre l’oreille à certaines radios pour constater qu’il est encore trop souvent considéré comme un parasite.

Malgré ce sous-texte d’une triste actualité, La robe sans corps tient cela dit moins du portrait de société que du conte initiatique. La P’tite, 11 ans, est cleptomane, intrépide, et pas aussi pieuse qu’elle le devrait. Elle cherche le prétexte qui lui permettra de mettre les pieds chez le Vieux, un sculpteur à propos de qui la rumeur charrie d’intrigants cancans. Il suffira qu’elle entrevoie une des têtes qu’il crée, posée sur sa table de cuisine, pour que l’envie de tout savoir à son sujet l’ensorcelle pour de bon. Cette tête étrange « n’a pas d’yeux, ni de nez, une lèvre seulement. Et de longs cheveux qui tombent dans le vide ». S’agit-il d’une œuvre finie, ou d’une amorce ? se demande-t-elle avec un mélange de fascination et d’angoisse.

Dans une langue beaucoup plus onirique qu’enfantine, Claire Hélie raconte donc une histoire vieille comme l’art, celle de la découverte d’un nouveau monde que permet un premier contact avec la création. Il existe autre chose que l’existence de dur labeur et d’obéissance de ses parents, constate la P’tite grâce à madame Madore, une esthète qui la prendra sous son aile avec le soutien d’un jeune abbé sensible aux belles choses.

Mais c’est aussi à la rencontre d’un nouveau monde à l’intérieur d’elle-même qu’ira la jeune fille en pénétrant l’univers du Vieux. En opposant à la rigidité du catholicisme les rituels païens que la P’tite s’inventera avec son amie la Grande, La robe sans corps célèbre, à travers une série de scènes fiévreuses, la vraie transcendance que permet la création. La narration, glissant habilement entre la première et la troisième personne, contribue d’ailleurs à traduire le tourbillon par lequel l’enfant sera happée.

En allant à la rencontre de l’autre, mais aussi à la rencontre d’elle-même, la P’tite mesurera pour la première fois à quel point l’art nourrit autant la vie que la vie nourrit l’art. Comment, de toute façon, bien savoir où se situe la frontière entre les deux ? Voilà la P’tite, dans l’espace où sera inaugurée l’exposition du Vieux, face à « six têtes en demi-cercle », à nouveau incapable de déterminer s’il s’agit d’œuvres achevées ou pas, mais cette fois-ci sans angoisse. « On n’a jamais fini, puisque l’horizon se déplace avec nous, l’oubli menace. La marque des doigts, du couteau, le brouillon n’est pas dans la forme enfouie, la pierre le bois le bloc… l’inachevé est en nous. »

 

La robe sans corps

★★★

Claire Hélie, Les Herbes rouges, Montréal, 2020, 160 pages