«Anan»: Lili Boisvert veut changer une culture, une fiction à la fois

Dans «Anan», à aucun moment le corps des femmes n’est décrit par l’écrivaine, encore moins objectifié et érotisé. Ce sort est réservé aux personnages masculins.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Dans «Anan», à aucun moment le corps des femmes n’est décrit par l’écrivaine, encore moins objectifié et érotisé. Ce sort est réservé aux personnages masculins.

En 2018, alors que des centaines de femmes prennent la parole pour dénoncer leurs agresseurs avec le mot-clic #MoiAussi, Lili Boisvert reçoit un appel de son éditeur. C’est le moment où jamais d’écrire la suite de son essai à succès, Le principe du cumshot, portant sur la construction sexuelle défavorable au plaisir féminin. Enthousiaste, elle s’installe devant son ordinateur.

Toutefois, en dépit de sa volonté, l’autrice se révèle incapable d’écrire une seule phrase au sujet du mouvement de dénonciation né sur les réseaux sociaux. « Je ressentais une espèce d’écœurantite autour du sujet de la sexualité. J’avais l’impression de ressasser sans cesse le même discours sans que les choses avancent assez vite à mon goût. Dans un réflexe d’autodéfense, mon cerveau est parti complètement ailleurs. Je pense que je vivais un syndrome post-traumatique à la suite de tous ces récits de violence. »

Deux mois plus tard, elle doit se rendre à l’évidence. Elle a bel et bien écrit un livre, mais ce dernier n’a rien à voir avec un essai journalistique et sociologique. « J’ai téléphoné à mon éditeur, et je lui ai dit que je venais d’écrire un roman de fantasy, qui se déroulait dans un univers fictif que j’avais complètement inventé. À ma grande surprise, il a embarqué », raconte l’autrice en éclatant de rire au bout du fil.

C’est vrai qu’il manque d’histoires égalitaires, mais il manque encore plus de récits matriarcaux. Dans la "fantasy", les auteurs se défendent souvent de l’ascendance de leurs personnages masculins en disant qu’ils essaient d’être historiquement réalistes. En revanche, ça ne les empêche pas — comme George R.R. Martin — de placer un dragon ici et là ! Bref, j’ai été un peu baveuse.

Premier tome de trois, Anan : le princenous entraîne au royaume d’Anan, État matriarcal dont la domination est menacée pour la toute première fois par un pays voisin longtemps tenu pour négligeable.

En échange d’une alliance militaire devenue indispensable pour repousser les ennemis, la reine d’un royaume rival exige d’épouser le jeune prince anasque. Pour mener le promis à sa future épouse, la jeune capitaine Chaolih devra mener une mission périlleuse à travers la vaste forêt des visiteurs — un mystérieux peuple de prétendus cannibales — de laquelle personne n’est jamais revenu vivant.

Le pouvoir aux femmes

Fiction ou pas, ne sort pas le féminisme de Lili Boisvert qui veut (y compris elle-même) ! Car, dans son univers, les femmes sont souveraines, siègent au Sénat, gouvernent les armées et s’appuient sur le pouvoir de prêtresses pour maintenir leur hégémonie sur le continent et conserver leur richesse en contrôlant le climat et les récoltes.

« Avant la rédaction, plusieurs amis m’avaient conseillé de lire La servante écarlate. Mais je ne m’en sentais pas capable. C’était trop difficile de m’exposer à des histoires de femmes victimes, de femmes violentées. Je voulais que mes personnages soient libres, qu’elles soient dans un contexte majoritaire. Je voulais que ce soit elles qu’on défende et à qui on donne des excuses, pour faire changement. Je me suis vraiment fait plaisir. »

Les clins d’œil aux initiés à la cause sont nombreux. L’écrivaine reprend ainsi à son compte les explications biologisantes et psychologiques souvent ressassées pour expliquer l’emprise patriarcale sur notre société. Ici, le fait que les hommes préfèrent les travaux physiques et manuels les relègue à des rôles de subalternes. « Les femmes justifient leurs aptitudes à diriger par leur capacité à intellectualiser leurs émotions, mais aussi par le fait qu’elles enfantent. Elles sont plus en mesure de concevoir leurs décisions en fonction de l’avenir, d’assurer le meilleur pour leurs descendants. »

À aucun moment le corps des femmes n’est décrit, encore moins objectifié et érotisé. Ce sort est réservé aux personnages masculins — dont certains sont des esclaves sexuels — vus exclusivement à travers les yeux de celles qui les désirent ou qui jugent leurs compétences au combat.

Et l’égalité ?

Pourquoi ne pas opter pour un monde réellement égalitaire et imaginer ce que ce serait ? « Je me suis beaucoup questionnée à ce sujet. C’est vrai qu’il manque d’histoires égalitaires, mais il manque encore plus de récits matriarcaux. Dans la fantasy, les auteurs se défendent souvent de l’ascendance de leurs personnages masculins en disant qu’ils essaient d’être historiquement réalistes. En revanche, ça ne les empêche pas — comme George R.R. Martin — de placer un dragon ici et là ! Bref, j’ai été un peu baveuse. »

Ce pied de nez romanesque offensera autant que faire se peut les défenseurs du statu quo. Mais il n’aurait certainement pas pu mieux tomber, alors qu’un nouveau mouvement pour briser le silence enflamme les réseaux sociaux, au grand dam de ceux qui craignent les dérives de ce « tribunal populaire ».

« Il faut arrêter de voir la culture du viol comme une problématique uniquement judiciaire. Même si tu fais partie de la minorité pour qui justice est rendue, ça ne change rien au problème de fond. Ce que les gens veulent, c’est ne plus être harcelés et agressés. Il ne faut plus que ces actes soient généralisés, banalisés et valorisés dans la pornographie et la fiction. Pour protéger les prochaines générations, il faut impérativement un changement de culture. »

Anan T.1 Le prince 

Lili Boisvert, VLB éditeur, Montréal, 2020, 368 pages