​Série «Voyageurs immobiles»: voyageurs de salon

Funérailles à Formose
Illustration: Illustration tirée de «Description de l’île Formosa en Asie», de George Psalmanazar Funérailles à Formose

Voyager sans même avoir à se déplacer, voilà peut-être la solution rêvée aux contraintes posées par la fermeture des frontières et les limites budgétaires. La technologie existe déjà, au fond, et depuis aussi longtemps que le monde est monde. Il suffit d’un cocktail d’imagination, d’audace et — pourquoi pas — de mensonge. Certains écrivains l’ont compris mieux que d’autres.

Voyager tout en étant confiné ? Xavier de Maistre (1763-1852), dans son fameux Voyage autour de ma chambre, racontait avec un brin d’ironie s’y adonner à volonté : « Le plaisir qu’on trouve à voyager dans sa chambre est à l’abri de la jalousie inquiète des hommes ; il est indépendant de la fortune. »

Comptes rendus d’une aventure intérieure qui se superposent à celui d’une aventure dans l’espace, les récits de voyage sont peut-être aussi anciens que les voyages eux-mêmes.

Né avec les Histoires d’Hérodote et l’Anabase de Xénophon au Ve siècle av. J.-C., le récit de voyage est considéré comme l’un des plus anciens genres littéraires — à tout le moins au sein de la tradition littéraire occidentale.

En témoignent aussi les thèmes de la quête et de l’exil qui traversent autant l’héritage mésopotamien (l’Épopée de Gilgamesh), la tradition gréco-romaine (avec par exemple l’Odyssée) que des passages innombrables de l’Ancien Testament.

La façon la plus élevée de voyager

Et comme à la façon de Xavier de Maistre, pour Lie Tseu (ou Lie Tzi), un sage taoïste du IVe siècle av. J.-C. à qui on attribue le Vrai classique du vide parfait, il n’est pas nécessaire d’aller bien loin pour avoir beaucoup à raconter. « Ceux qui se donnent beaucoup de mal pour les voyages extérieurs, croyait-il, n’ont pas idée de la façon d’organiser les visites qu’on peut faire au-dedans de soi-même. Celui qui voyage au-dehors est dépendant des choses extérieures ; celui qui fait des visites intérieures peut trouver en lui-même tout ce dont il a besoin. Telle est la façon la plus élevée de voyager ; alors que c’est un pauvre voyage que celui qui dépend des choses extérieures. »

La façon la plus élevée, la moins chère, mais peut-être pas la moins risquée.

Comme voyageur du « dedans », le cas de George Psalmanazar est particulièrement spectaculaire. L’homme publiait en 1704 à Londres une Description de l’île Formosa en Asie, dans lequel il décrivait avec minutie l’île de Formose (aujourd’hui Taïwan), dont il prétendait être natif.

Le livre, succès instantané, traduit en français dès 1705 à Amsterdam, comportait de nombreux et fascinants détails sur les mœurs, la religion, la langue et l’organisation sociale de l’île : cannibalisme, polygamie, sacrifices humains, infanticides, pratiques alimentaires surprenantes.

Un faux pseudo-scientifique aux yeux de certains contemporains, mais une vraie charge en règle contre les jésuites avec laquelle Psalmanazar venait alimenter habilement le sentiment religieux anticatholique qui prévalait en Angleterre au début du XVIIIe siècle. L’auteur prétendait avoir été enlevé de Formose par des jésuites qui l’avaient ensuite emmené en France, où il avait refusé de se convertir au catholicisme. Il n’en fallait pas plus pour plaire aux lecteurs anglais.

Un beau mélange d’aventurier, d’écrivain et de voyageur, comme on en croisait bien souvent à l’époque. Flanqué d’un pasteur anglais un peu louche, William Innes, qui lui servait d’« imprésario » avant même son arrivée en Angleterre en 1703, Psalmanazar devient après la parution du livre l’objet de la curiosité et de l’engouement général et se voit ouvrir les portes de la bonne société londonienne.

A beau mentir qui vient de loin

Malgré certains témoignages contradictoires et potentiellement dévastateurs, l’éloquence du « Formosan » à l’époque l’emporte en général sur la raison. Le comte de Pembroke, grand amiral et vice-roi d’Irlande, lui accorde même une pension à vie de cent livres.

Mais les modes passent, et les doutes quant à la véracité des histoires de Psalmanazar commencent à faire craquer le vernis. Tourné en dérision par certains, atteint d’une grave maladie en 1728, l’homme qui menait jusque-là la belle vie en Angleterre semble avoir eu une crise de conscience et s’être amendé, gardant par la suite et pendant longtemps un profil bas.

Ce n’est qu’après sa mort, à 84 ans en 1763, avec la publication de ses Confessions de *** connu sous le nom de George Psalmanazar, qu’il dévoilait le pot aux roses — tout en laissant de grandes parts d’ombre.

Son histoire, qui lui a fait faire beaucoup de millage, était en réalité une invention complète. Né dans le sud de la France, Psalmanazar n’avait jamais mis les pieds en Asie et avait tout imaginé, y compris la langue qu’il donnait l’impression de parler couramment dans les chics salons de Londres.

Qui était-il, quel était son vrai nom ? On ne le saura sans doute jamais. Un véritable thriller ethno-historique, estime Philippe Di Folco dans Les grandes impostures littéraires (Écriture, 2006), qui voit dans George Psalmanazar un « élève très doué » de Jonathan Swift (Les voyages de Gulliver) et de Daniel Defoe (Robinson Crusoé).

Il n’est pas interdit non plus de voir aussi dans Psalmanazar une sorte de pionnier de la « performance », bien avant les nébuleuses tibétaines d’un T. Lobsang Rampa (dont il était question dans le premier volet de cette série).

Un épisode qui nous renvoie aux pouvoirs formidables de la littérature, que l’écrivain français nobélisé J.M.G. Le Clézio, dans la préface de son premier livre, Le procès-verbal (1963), a bien cernés : « À mon sens, écrire et communiquer, c’est être capable de faire croire n’importe quoi à n’importe qui. Et ce n’est que par une suite continuelle d’indiscrétions que l’on arrive à ébranler le rempart d’indifférence du public. »

Et pourquoi pas aussi de le faire voyager.