Grandes pointures noires en rafale

Entre Bruxelles et Vukovar (notre photo), Paul Colize recompose l’Histoire.
Andrej Isakovic Agence France-Presse Entre Bruxelles et Vukovar (notre photo), Paul Colize recompose l’Histoire.

C’était à prévoir : maintenant que les barrières sont ouvertes, tout le monde s’y précipite. La quantité de livres publiés au cours des dernières semaines est absolument hallucinante… et il est impossible d’en témoigner vraiment. Voici néanmoins une sélection des pointures les plus larges.

Saisissant et envoûtant Colize

Sans aucun doute l’histoire la plus riche et la plus solide de toute la fournée ; Paul Colize est un auteur étonnant qui réussit à créer, à chaque nouveau livre, des atmosphères aussi lancinantes qu’envoûtantes. Ici, on rencontre deux personnages remarquables : un peintre muraliste et, oui, une directrice d’institut psychiatrique.

Lui a vécu tout jeune la sanglante prise de Vukovar par les forces serbes — ce qu’on apprendra, un détail à la fois, à travers tout le livre —, mais la police le soupçonne du meurtre d’une de ses compatriotes. Comme il refuse de répondre à toute question, il est placé sous surveillance en institution. Elle, malgré les apparences, est une femme admirable qui saisit tout de suite l’ampleur de ce qui est en jeu ; ce qui est plutôt rare, disons-le.

Au-delà de l’enquête policière, c’est le rapport qui se crée entre la psychiatre et le peintre qui est absolument saisissant. Il repose en fait sur l’analyse des immenses murales que le « prisonnier » a laissées à travers toute la ville. Décidant de stopper toute médication, la psy en arrive même à lui donner carte blanche pour peindre un des murs de l’institut. Et c’est bien sûr en analysant lui aussi les fresques du peintre que Colize raconte l’histoire du petit garçon terrorisé traversant la Croatie dévastée et qui se retrouve finalement en Allemagne, en France, puis en Belgique, où se déroule cette histoire très dure rappelant un épisode qu’il ne faut surtout pas oublier.

Une écriture envoûtante, on l’a dit, débouchant sur un happy end avec lequel vous ne pourrez qu’être d’accord.

Retrouver enfin André Surprenant

On entend trop rarement parler d’André Surprenant, l’ancien enquêteur de la Sûreté du Québec (SQ) passé aux crimes majeurs du Service de police de la Ville de Montréal dont Jean Lemieux a fait son héros. Le revoici aux Îles-de-la-Madeleine, où il avait amorcé sa carrière de policier (des siècles avant que la pandémie sévisse) et en vacances cette fois… mais pas tout à fait. Un prêteur sur gages assassiné à Verdun étant natif de Havre-Aubert, on lui demande en effet de participer à l’enquête. Mais dès qu’il met son grand nez dans l’affaire, un autre assassinat survient : celui d’un personnage beaucoup plus lourd, le Baron, un Montréalais installé aux Îles et lié à un clan mafieux de la métropole.

Surprenant se heurtera à l’hostilité ouverte du gradé de la SQ dépêché pour s’occuper de l’enquête… et à celle de la famille recomposée du Baron. Le policier suspecte une affaire de drogue puisque l’homme revenait à peine d’un long voyage en voilier, mais la réalité se révélera beaucoup plus complexe. Comme toujours, l’affaire est bien menée, les personnages clairement définis, l’écriture vive et la description des paysages environnants ajoutent au plaisir de la lecture. Jean Lemieux écrit trop peu, pris sans doute par sa vie professionnelle de médecin… raison de plus pour ne pas rater cette histoire.

Nouveau duo chez Connelly

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Michael Connelly aime bien ses personnages : Harry Bosch fait partie de son œuvre depuis 1992 (Les égouts de Los Angeles, publié en 1993, en français, au Seuil). On l’a vu d’abord en enquêteur à l’escouade des homicides, puis aux cold cases et enfin, comme « ressource » au commissariat de la petite ville de San Fernando, en banlieue de L.A. Au total, presque une trentaine d’enquêtes sur plus de 50 romans, le plus souvent seul, mais aussi dans des histoires impliquant d’abord son demi-frère avocat, Mickey Haller (The Lincoln Lawyer), et maintenant, l’inspectrice Renée Ballard que l’on connaît depuis l’excellent En attendant le jour. Tenaces, intègres, perspicaces, tous les trois vibrent de la même fibre.

Bosch et Ballard travaillent ici ensemble pour la première fois… et sans doute pas la dernière. En fait, le nouveau duo, on le comprendra à la conclusion de l’enquête, permet à Harry de donner un nouveau sens à sa carrière. Il est par contre assez complexe de résumer cette première enquête commune puisqu’elle est multiple, chacun des enquêteurs travaillant sur au moins une ou deux autres affaires. L’écriture de Connelly (et son traducteur attitré Robert Pépin) est toujours aussi nerveuse, même si elle s’est faite didactique avec les années, l’auteur racontant méticuleusement les subtilités du métier comme de la loi américaine. Tant que les histoires seront aussi solides, on ne s’en plaindra pas.

L’art et la manière le Carré

Cher John le Carré ! Comment est-il possible, à 90 ans, d’écrire une histoire aussi dense et aussi complexe que celle-ci ? Nat, un espion spécialiste de la Russie, est de retour en Angleterre à l’issue, semble-t-il, d’une carrière bien remplie. Il se remet alors au badminton tout en prenant la charge, plutôt tranquille en principe, du Refuge, une « maison » du Service dans le Grand Londres. Nat aura la surprise de sa vie lorsqu’il découvrira que son jeune partenaire de jeu, Ed, avec lequel il développe un solide lien d’amitié, vient d’offrir ses services aux Russes.

Évidemment, les choses sont beaucoup plus complexes qu’il n’y paraît ; comme toujours, chez le Carré, rien n’est tout à fait noir ni tout à fait blanc. L’analyse de la situation par les « chers collègues » de Nat est d’ailleurs d’un cynisme assez incroyable qui permet à le Carré d’étaler ses convictions anti-Brexit et pro-européennes sur fond de critique virulente de l’œuvre de Donald Trump. Encore une fois, ce qui étonne le plus dans tout ce manège, c’est à quel point John le Carré maîtrise l’art de l’intrigue et de la surprise.

Nat, en effet, devine que le grand Ed est un idéaliste qui ne peut se résoudre à la médiocrité ; d’autant plus qu’il connaît bien les roueries des Russes et les gros sabots américains. Mais comment réussira-t-il à sortir les marrons du feu ? On vous laisse le plaisir de naviguer vous-même là-dessus sur les vagues de la traduction hyperefficace d’Isabelle Perrin.

Ellory du côté de l’uchronie

Depuis la parution de Seul le silence, en 2008, chez Sonatine, Roger Jon Ellory fait partie de l’élite du secteur. La douzaine de romans ayant suivi depuis — dont des perles comme Les anonymes et Papillon de nuit — sont tellement distincts l’un de l’autre malgré leur trame toujours sombre qu’on pourrait les attribuer chaque fois à un auteur différent. Cela ne s’explique que par la souplesse d’une écriture à chaque livre différente, sans cesse renouvelée. C’est encore le cas ici dans cette uchronie située au cœur de l’Amérique, comme à son habitude.

Si John Kennedy n’est pas assassiné à Dallas dans les circonstances que l’on connaît (ou presque), c’est pour fournir à R. J. Ellory le temps de passer au crible son mandat à la présidence. L’exercice est comme toujours fascinant… mais au bout du compte, il tourne un peu à vide. Peut-être le moins solide des livres d’Ellory jusqu’ici.

Toute la violence des hommes / Les demoiselles de Havre-Aubert // Nuit sombre et sacrée /// Retour de service //// Le jour où Kennedy n’est pas mort

★★★★ / ★★★ 1/2 // ★★★ 1/2 /// ★★★ 1/2 ////  ★★★

Paul Colize, Éditions Hervé Chopin, Bordeaux, 2020, 318 pages / Jean Lemieux, Québec Amérique, Montréal, 2020, 264 pages // Michael Connelly, traduit de l’anglais par Robert Pépin, Calmann-Lévy « Noir », Paris, 2020, 468 pages /// John le Carré, traduit de l’anglais par Isabelle Perrin, Le Seuil, Paris, 2020, 302 pages //// R. J. Ellory, traduit de l’anglais par Fabrice Pointeau, Sonatine, Paris, 2020, 427 pages