«Meurtres à Atlanta» et «Journal d'une femme noire»: le combat incessant des Afro-Américains

Les écrits de James Baldwin et de Kathleen Collins démontrent clairement l’ampleur, mais aussi les limites des conquêtes réalisées par le mouvement des droits civiques aux États-Unis entre 1954 et 1968.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les écrits de James Baldwin et de Kathleen Collins démontrent clairement l’ampleur, mais aussi les limites des conquêtes réalisées par le mouvement des droits civiques aux États-Unis entre 1954 et 1968.

Les écrits de James Baldwin et de Kathleen Collins démontrent clairement l’ampleur, mais aussi les limites des conquêtes réalisées par le mouvement des droits civiques aux États-Unis entre 1954 et 1968. Alors que les Éditions Stock rééditent Meurtres à Atlanta, un essai de Baldwin paru en 1985 sous le titre The Evidence of Things Not Seen, les Éditions du Portrait réunissent divers textes de Collins datant des années 1970 sous le titre Journal d’une femme noire.

Entre 1979 et 1981, une série de meurtres ont été commis à Atlanta. Parmi les victimes, toutes noires, 28 enfants. Dans sa préface, l’autrice afro-américaine Jacqueline Woodson résume sans détour les enjeux de l’affaire qui inspira le livre de James Baldwin : « Les enfants étaient pauvres, je l’ai dit. Noirs, je l’ai dit. Et leurs vies manifestement superflues. »

Trois ans après que Wayne Williams a été reconnu coupable de deux homicides d’adultes (personne, à ce jour, n’a été jugé pour les meurtres d’enfants) et condamné à deux peines de réclusion à perpétuité consécutives, l’auteur de Meurtres à Atlanta explore avec une rigueur indéniable et une agilité stylistique certaine les tenants et les aboutissants de cette affaire, une histoire complexe etrévélatrice à laquelle, d’ailleurs, la deuxième saison de la série Mindhuntersur Netflix est consacrée.

S’éloignant ici et là des meurtres d’Atlanta, Baldwin offre une percutante vue d’ensemble, une pénétrante analyse de la place réservée aux Noirs dans la société américaine : « Aux yeux du monde entier, sans parler de ceux de l’Amérique, les Américains s’étaient conduits honorablement et avaient amélioré la situation de leurs frères de couleur. En réalité, avec un esprit de virulence innommable, ils avaient fait tout le contraire de ce qu’ils prétendaient. Mais le monde n’avait aucun moyen de le savoir et les Américains n’avaient aucune raison de l’admettre. »

L’auteur explique notamment la distinction cruciale entre déségrégation et intégration : « Aussi loin qu’on se reporte en arrière, il est clair que la revendication des Noirs n’a jamais été l’intégration. […] Ce que revendiquaient les Noirs, c’était la déségrégation, qui est une question à la fois juridique, publique et sociale : l’exigence d’être traités comme des êtres humains et non comme des bêtes de somme ou des chiens. »

Puis il conclut : « La déségrégation, cela voulait dire simplement que les Noirs, et tout particulièrement les enfants noirs, devaient être reconnus et traités comme des êtres humains par les institutions du pays où ils étaient nés. » Voilà certainement des propos dont l’actualité est aussi criante que douloureuse.

Un appétit débordant

C’est en 2015, au moment de la restauration de Losing Ground, un film réalisé par Kathleen Collins en 1982, premier long métrage de fiction dirigé par une Afro-Américaine, que le nom de la scénariste et cinéaste commence à fortement circuler. Alors que le film, aujourd’hui offert sur The Criterion Channel, obtient enfin la reconnaissance qu’il mérite, la fille de Collins, Nina Lorez Collins, entreprend de faire publier les textes de sa mère restés dans un tiroir.

Engagée dans le mouvement des droits civiques, enseignante à l’Université de New York, Kathleen Collins est décédée d’un cancer du sein en 1988 à l’âge de 46 ans. Bien qu’elle ait écrit pendant toute sa vie adulte, ce n’est qu’en 2016 qu’elle est apparue sur la scène littéraire, alors que Harper Collins publie Whatever Happened to Interracial Love ?, un recueil de nouvelles plébiscité de toutes parts. En 2019, Notes from a Black Woman’s Diary confirme le talent de l’autrice disparue prématurément.

Empruntant aux deux ouvrages parus en anglais, Journal d’une femme noire offre un heureux assemblage de nouvelles et de lettres (à sa sœur, à sa fille, à des amies…), et même quelques pages d’un roman inachevé. Mais le plus éclairant, le cœur du livre auquel tout le reste s’arrime, c’est sans contredit les extraits du journal intime commentés par l’autrice.

Collins y aborde avec une lucidité admirable les rapports complexes entre les hommes et les femmes, les Blancs et les Noirs, les dominants et les dominés, rattachant aisément l’analyse et le témoignage, le personnel et l’universel, l’amour et le politique, creusant les mêmes sillons lorsqu’elle se trouve sur le territoire de la fiction que sur celui de l’introspection. « J’ai regardé tout au fond de moi, jusqu’à être capable de prendre le pouls de l’amour dans ses moindres battements — l’amour vivant de sexe, l’amour vidé du sexe, l’amour qui griffe et hurle de jalousie, l’amour négligé jusqu’à se muer en existence si solitaire qu’il n’y avait pratiquement aucune porte de sortie. Au lieu de m’occuper de la race, je me suis lancée à la recherche de l’amour… et ce que j’ai trouvé était une femme de couleur à l’appétit débordant. »

 

Meurtres à Atlanta / Journal d’une femme noire

★★★★ / ★★★★

James Baldwin, traduit de l’anglais par James Bryant, Éditions Stock « La Cosmopolite », Paris, 2020, 180 pages / Kathleen Collins, traduit de l’anglais par Marguerite Capelle et Hélène Cohen, Éditions du Portrait, Paris, 2020, 144 pages