«Les danseurs étoiles parasitent ton ciel»: Hochelaga mon amour

C’est devant le bar laitier dont Jolène Ruest parle dans son roman, dans Hochelaga, que «Le Devoir» rejoint l’écrivaine en ce vendredi après-midi, sous un de ces soleils de plomb qui réduisent vite les petites molles à la vanille en grosses flaques blanches.
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir C’est devant le bar laitier dont Jolène Ruest parle dans son roman, dans Hochelaga, que «Le Devoir» rejoint l’écrivaine en ce vendredi après-midi, sous un de ces soleils de plomb qui réduisent vite les petites molles à la vanille en grosses flaques blanches.

Bien qu’il ait été poète, le défunt père de Jolène Ruest ne lui a jamais réellement offert de conseils d’écriture. Sauf une fois, alors que sa fille s’apprêtait à amorcer une courte carrière de deux mois dans un Dairy Queen de la rue Saint-Catherine Est. Quel conseil ? « Prends des notes. Ça va te servir. »

Papa François ne s’était pas trompé. L’autrice revisite aujourd’hui le Dairy Queen de cet été charnière de son existence — « Quand je suis rentrée là, j’étais au plus bas de moi-même » — dans son deuxième roman, Les danseurs étoiles parasitent ton ciel. C’est devant ce bar laitier, dans Hochelaga, que nous la rejoignons en ce vendredi après-midi, sous un de ces soleils de plomb qui réduisent vite les petites molles à la vanille en grosses flaques blanches.

« C’est cet été-là, quand j’ai appris que mon père était très malade, que je me suis dit : “Go, go, go, c’est aujourd’hui que je me réalise, pas demain” », se souvient la diplômée de l’École nationale de l’humour qui, lasse ne pas parvenir à s’acquitter de ses comptes en souffrance avec le rire, amorcera l’écriture de son premier roman, Monogamies (ou comment une chanteuse country a fucké ma vie sexuelle) (XYZ, 2016).

Prunelle, la narratrice des Danseurs étoiles parasitent ton ciel, n’en est pour sa part pas encore tout à fait arrivée à ce tournant. Après avoir terminé ses études à l’École de ballet, l’élève modèle ne pouvait, se disait-elle, qu’être embauchée par une compagnie de renommée internationale. La voilà qui cumule plutôt les humiliants contrats de mascotte à la Fête des neiges et qui peine à payer son appartement, infesté par les puces de lit.

C’est vraiment une drôle d’expression, réussir sa vie. Quand est-ce que tu la rates, quand est-ce que tu l’as réussie, ta vie ? Tu peux être marquant pour des gens, pour un milieu — en animant dans une radio universitaire ou en écrivant un livre, par exemple —, mais ça ne veut pas dire que tu gagnes ta vie avec ça. C’est tellement relatif, réussir sa vie.

Mais parce que le tremplin vers la rédemption ne se présente pas toujours sous la forme que l’on soupçonne, la ballerine retrouvera une partie de sa dignité en travaillant dans un Dairy Queen et en faisant la rencontre de Javel, un punk au grand cœur (en existe-t-il d’autres sortes ?) à la fois exterminateur et militant antigentrification. Les danseurs étoiles parasitent ton ciel se déroule d’ailleurs en 2017, année où plusieurs commerces furent la cible d’activistes souhaitant dénoncer l’embourgeoisement du quartier.

La « fausse straight » qu’est Prunelle découvrira peu à peu que le « fuck the system » que son nouvel ami aime scander au son de The Exploited fait vibrer en elle une indignation dont elle ne mesurait pas la profondeur. « C’est dans la chute que je prends mon élan », se répétera-t-elle en s’appropriant le mot de la danseuse Marie-Agnès Gillot.

Réussir sa vie

« Mon livre, c’est l’éloge des chemins croches », résume Jolène Ruest, vêtue ce jour-là d’un superbe t-shirt du groupe grindcore Trap Them, pendant que nous nous promenons dans le décor de son roman, entre le bar Chez Françoise, le théâtre Denise-Pelletier et les chics condos Osha qui ont poussé pas loin, devant le site d’injection supervisée Dopamine. Au parc Morgan, un itinérant se baigne dans une fontaine. On devine qu’il en aurait long à dire sur les pénibles sinuosités d’un parcours de vie cahoteux.

Quelque part durant les deux mois où elle travaille au Dairy Queen, Jolène Ruest est apostrophée par un auditeur de CISM, la radio de l’Université de Montréal, dont elle était devenue une sorte de vedette en tenant la barre de l’émission Critique de crowd. Visiblement pas au courant que les animateurs de CISM sont de valeureux bénévoles, ce client lui lance à la figure : « Faque la radio, c’est pas payant, on dirait ! » « J’avais mal à l’âme quand il m’a dit ça », se souvient Jolène en éclatant de son irrésistible rire tonitruant.

Une scène inspirée de cette anecdote surgit bien sûr dans ce nouveau roman traversé d’une couverture à l’autre par la question éternelle de la réussite personnelle et professionnelle. Qu’est-ce que cela signifie que de réussir sa vie ? « C’est vraiment une drôle d’expression, réussir sa vie. Quand est-ce que tu la rates, quand est-ce que tu l’as réussie, ta vie ? » demande notre guide, en réfléchissant à voix haute. « Tu peux être marquant pour des gens, pour un milieu — en animant dans une radio universitaire ou en écrivant un livre, par exemple —, mais ça ne veut pas dire que tu gagnes ta vie avec ça. C’est tellement relatif, réussir sa vie. »

Si les danseurs étoiles parasitent son ciel, c’est donc parce que l’imaginaire de Prunelle, fervente érudite en matière de danse, est hantée par ceux et celles qui ont marqué l’histoire de sa discipline. Chaque chapitre du roman se déroule ainsi sous le patronage de différentes constellations de grands noms de la danse, parmi lesquels Louise Lecavalier, Pina Bausch et Margie Gillis.

Avoir des héros aussi accomplis, est-ce inspirant ou inhibant ? « Je dirais que c’est clair qu’on peut se perdre au jeu des comparaisons. C’est clair que le temps qu’on passe à parler de la vie des autres, on ne le passe pas à construire la nôtre. À force de se comparer, on peut s’enliser. Et puis les gens, même ceux qui réussissent, ont toujours des parts d’ombre. On ne parle pas souvent de nos côtés pas vargeux. »

La version bum d’Airbnb

À son arrivée à Montréal, il y a dix ans, Jolène Ruest choisit Hochelaga-Maisonneuve un peu par hasard, malgré sa mauvaise réputation et les avertissements de quelques amis. Elle déménagera trois fois, bien que jamais sans quitter le rugueux confort de son quartier d’adoption. « Si tu veux vraiment savoir, j’ai déménagé trois fois, mais sur la même rue ! [Rire tonitruant.] J’ai déménagé trois fois sur Cuvillier ! »

Sous la pression d’un marché locatif de moins en moins accueillant, ainsi que sous celle des nombreux immeubles réquisitionnés par des hôtes Airbnb sans scrupule, Montréal ne se transforme pas toujours pour le mieux, Hochelaga compris. « Tu vois, Javel, lui, ce qu’il fait c’est une version pas mal plus bum d’Airbnb », blague Jolène au sujet de son personnage d’exterminateur, qui se plaît à filer des doubles de clés de condos libres à des gens dans le besoin. « Si t’es militant et que tes armes traditionnelles ne sont pas efficaces, qu’est-ce tu fais ? Tu te mets à avoir des idées de même ! »

Que souhaite Jolène Ruest à Hochelaga ? « Le problème avec la gentrification, c’est que même quand ce sont des gens bien intentionnés qui viennent s’établir dans un quartier, même si ces gens-là acceptent de vivre dans la mixité sociale, ils finissent toujours par faire augmenter la qualité de vie, augmenter le coût de tout, dont le coût des loyers. Tout ça se fait toujours sur le dos des pauvres. Faque ce que je souhaite pour Hochelaga, c’est simple : c’est que le prix de nos loyers arrête de monter. »

Les danseurs étoiles parasitent ton ciel

Jolène Ruest, XYZ, Montréal, 2020, 288 pages