«La ballade de Robert Johnson»: sur les traces d'une légende

En 29 chapitres habilement agencés — chacun étant associé à l’une des chansons du musicien —, Jonathan Gaudet effleure la légende de Robert Johnson sans sombrer dans le fantasme.
Photo: Téo Gaudet En 29 chapitres habilement agencés — chacun étant associé à l’une des chansons du musicien —, Jonathan Gaudet effleure la légende de Robert Johnson sans sombrer dans le fantasme.

« N’empêche… Une enfance pauvre, une ascension rapide, un succès énorme et une fin brutale. Comment ne pas aimer cette histoire ? », écrit Jonathan Gaudet en conclusion de son cinquième roman, La ballade de Robert Johnson. Et pour cause ! Il est presque inconcevable que l’histoire de Robert Johnson, véritable météore dans l’univers de la musique américaine, ait été si peu flairée par les limiers d’Hollywood.

Personnage insaisissable et énigmatique s’il en est, Robert Johnson est le tout premier membre du tristement célèbre Club des 27, cette série d’artistes maudits morts à l’âge de 27 ans, parmi lesquels Jimi Hendrix, Janis Joplin, Kurt Cobain et Amy Winehouse. À l’instar de ses pairs, le bluesman exerce une fascination qui frise l’obsession sur ceux qui s’intéressent à son parcours fulgurant.

Né sans le sou dans les champs de coton du Mississippi au début du XXe siècle, Robert Johnson a connu une carrière chaotique. Constamment sur la route, gagnant de ville en ville tant bien que mal son pain, il n’a enregistré que 29 chansons avant de connaître une fin tragique ; 29 morceaux de blues devenus, après sa mort, parmi les plus encensés de tous les temps.

En autant de chapitres habilement agencés — chacun étant associé à l’une des chansons du musicien —, Jonathan Gaudet effleure la légende sans sombrer dans le fantasme, entrecroisant les témoignages des gens qui ont traversé sa route — collègues, famille, maîtresses et mentors — dans un rythme engageant et mélodique qui fait honneur à son sujet.

Le romancier interprète le répertoire du musicien à sa guise pour y puiser un vaste imaginaire : celui de sa naissance, en plein champ, sous le regard réprobateur du contremaître pressé par le temps, de sa passion instinctive pour la musique, de son amour insatiable pour les femmes, de son prétendu pacte avec le diable, rencontré à la croisée des chemins, qui lui aurait offert talent et renommée en échange de son âme. Enfin, celui de sa mort, suspecte, attribuée tantôt à la syphilis, tantôt à l’empoisonnement vengeur d’un mari jaloux.

Par son phrasé ample et son style audacieux, l’auteur se permet ainsi de changer constamment de perspective, se rendant là où les mythes ont pris naissance, se gardant bien de départager vérité et fiction, accueillant avec tendresse l’ironie, les parts d’ombre, la banalité d’un héros qui fut autant porté aux nues que piétiné.

Au-delà de la légende, le romancier témoigne d’un pan de l’histoire des États-Unis qui, bien que trop souvent édulcoré, se trouve au cœur de l’identité américaine et des lésions qui y persistent aujourd’hui.

Il y raconte l’émergence du blues, de ces tristes mélodies dérivées des chants de travail des populations afro-américaines rongées par les ravages de l’esclavagisme. Il relate la ségrégation persistante qui affecte ces artistes constamment diabolisés, et plonge dans les débuts boiteux d’une industrie du disque dirigée par l’appât du gain. À travers l’histoire rocambolesque de Robert Johnson se déploie l’ampleur d’une injustice à peine voilée… et du chemin qu’il reste à parcourir.

Extrait de «La ballade de Robert Johnson»

Il y avait des gens partout, sur le trottoir, sur la chaussée et sous les porches des clubs et des cinémas. La musique surgissait des fenêtres ouvertes. Les néons des devantures jetaient leur éclairage coloré sur les filles qui se déhanchaient par groupes de quatre ou cinq. De temps en temps, une voiture décapotable passait en klaxonnant, se faisant joyeusement conspuer au passage, car Beale Street, le samedi soir, appartenait aux piétons. […] Au coin de la 4e Rue, un bluesman tout en os jouait de vieilles ballades pour quelques pièces. On refusait du monde dans les restaurants et les bordels. Le vaudeville de Daisy affichait complet. Beale Street palpitait au son des Big Bands et des cris de joie. On dansait sur le toit des voitures. C’était magnifique. 

La ballade de Robert Johnson

★★★ 1/2

Jonathan Gaudet, Leméac, Montréal, 2020, 344 pages