La bédé pour guérir les blessures

«Sans réconciliation, il n’y aurait aucune sorte de relation à long terme», estime l’artiste Lina Ehrentraut, née en 1993 à Neuss, en Allemagne.
Photo: Lina Ehrentraut / Goethe-Institut «Sans réconciliation, il n’y aurait aucune sorte de relation à long terme», estime l’artiste Lina Ehrentraut, née en 1993 à Neuss, en Allemagne.

Le mot « réconciliation » évoque des réalités très différentes, selon qu’on le prononce en Allemagne ou au Canada. Dans les deux pays, pourtant, le concept de réconciliation est désormais un impératif d’unité sociale et de progrès communautaire. Au Canada, le mot réconciliation est évoqué comme espoir d’une cohabitation plus juste avec les Autochtones. En Allemagne, la réconciliation se veut le fondement d’une Allemagne réunifiée, et une façon de transformer le lourd héritage des deux guerres mondiales.

C’est pour ces raisons que l’antenne canadienne du Goethe-Institut a lancé un projet de collectif de bandes dessinées sur le thème de la réconciliation. Accessible gratuitement sur le site de l’Institut, le projet a mobilisé les talents de dix auteurs canadiens et de dix auteurs allemands. Formées d’une planche chacune, les bandes dessinées sont présentées en français, en anglais, en allemand et en langues autochtones.

« On s’est rendu compte que c’était un thème qui touchait nos deux pays sous des angles différents », dit Marie-Pierre Poulin, du Goethe-Institut à Montréal. C’est pourquoi les auteurs ont été libres d’interpréter l’idée de la réconciliation de façon très large. On y aborde les questions politiques — les politiques canadiennes en matière autochtone, et, brièvement, le rôle de l’Allemagne dans la Seconde Guerre mondiale —, mais on y parle aussi de la réconciliation, possible ou non, avec son corps, par exemple, ou avec les membres de sa famille.

« Nous avons dit aux artistes, vous êtes libres d’interpréter la réconciliation comme vous le voulez, comme vous le pensez. On voulait des réponses qui ne soient pas préprogrammées ou précommandées », dit Mme Poulin.

L’équipe voulait également réunir une pluralité de voix tant du côté allemand que du côté canadien. Et les bandes dessinées soumises en témoignent. Le groupe AspiGurl, par exemple, qui fait de la bande dessinée « mettant de l’avant la voix des personnes autistes », a illustré les difficultés de communication entre les personnes autistes et les chercheurs. La bande dessinée montre le déséquilibre qui existe souvent entre les personnes concernées par la recherche, soit les personnes ayant des profils cognitifs atypiques, et les chercheurs eux-mêmes.

Un artiste québécois, Julien Dallaire-Charest, raconte comment il observait les Innus qui venaient faire un pèlerinage à la basilique Sainte-Anne-de-Beaupré, sans comprendre pourquoi ils étaient si catholiques, et les stéréotypes peu flatteurs que les gens de son entourage entretenaient à leur sujet. « Au fond, on ne connaît rien à leur histoire, à notre histoire », écrit-il.

À ce sujet, une bande dessinée signée Aminder Dhaliwal montre un Autochtone qui présente une machine à réécrire l’histoire pour arriver à la réconciliation, mais les Canadiens européens réclament aussitôt le droit d’auteur sur la machine. « Dans ce travail, j’ai voulu montrer la naïveté de ceux qui n’ont jamais connu l’injustice eux-mêmes, avec une pincée d’ironie », raconte l’autrice.

Histoires vécues

De son côté, l’artiste allemand Olivier Kugler a mis en images le comédien anglais Stan Boardman, qui a perdu des proches durant un bombardement de Liverpool par les nazis en 1941. Le comédien a ensuite gagné sa vie notamment en racontant des blagues sur les Allemands et sur la Seconde Guerre mondiale.

« Dans les moments difficiles, les habitants de Liverpool reviennent avec quelque chose de drôle à dire… donc au lieu d’en pleurer, nous nous en moquons un peu, de la guerre, vous savez », raconte Boardman.

D’autres bandes dessinées évoquent la réconciliation sous un angle beaucoup plus intime. C’est le cas de l’Allemande Katja Klengel, qui met en dessin son rapport trouble avec son corps et ses désordres alimentaires. D’abord considérée par les autres comme trop grosse, puis comme trop maigre, elle fait finalement la paix avec elle-même, telle qu’elle est.

C’est après une certaine réflexion que l’Institut Goethe a opté pour la bande dessinée comme médium pour porter l’idée de la réconciliation. Il semble d’ailleurs que le 9e art s’y soit très bien prêté par le passé, comme le raconte Lars Von Törne dans un article publié sur le même site. Il cite notamment des mangas de Keiji Nakazawa portant sur Hiroshima, ou la bande dessinée Maus, d’Art Spiegelman, sur l’Holocauste. « Toute réconciliation commence par un premier pas, écrit-il, qui apparaît souvent comme le récit d’histoires personnelles », dont voici quelques exemples à méditer.

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