La poésie sous un nuage sombre

Le poète Christian Girard a surgi afin de nous alerter de ce que la météo nous réserve pour les prochaines semaines. Soyons francs, il serait étonnant que la chaîne MétéoMédia s’empresse de l’embaucher.
Photo: Valéry Hache Agence France-Presse Le poète Christian Girard a surgi afin de nous alerter de ce que la météo nous réserve pour les prochaines semaines. Soyons francs, il serait étonnant que la chaîne MétéoMédia s’empresse de l’embaucher.

Pile au moment où l’on croyait que la pluie de malheurs s’étant abattue sur nous au cours des derniers mois commençait à s’adoucir, voilà que surgit le poète Christian Girard afin de nous alerter de ce que la météo nous réserve pour les prochaines semaines. Soyons francs, il serait étonnant que la chaîne MétéoMédia s’empresse de l’embaucher.

« On annonce une averse de mains tranchées. Les bonnes mains entre lesquelles se trouvait le monde. Gare aux gifles tombées du ciel, les nuages en sont saturés », écrit celui qui signe avec Le temps qu’il fait son deuxième livre (après Scrapitude, paru chez Moult en 2011). Quelque part entre Paul Éluard et Pierre Desproges, Girard alterne ici entre des parties plus allégoriques décrivant des lieux et des paysages aux allures d’inquiétants refuges, et d’autres parties subvertissant des formes n’ayant pas forcément, a priori, à voir avec la littérature.

La petite annonce ou la prévision météorologique deviennent ainsi autant de subterfuges permettant à ce perspicace prophète de malheur d’alléger la noirceur de ses observations, derrière lesquelles se cache souvent une sorte de résignation amusée face à l’inéluctabilité de la connerie (« de grosses rafales d’imbéciles rutilants »). Sa malédiction ? Trop bien connaître le monde beige dans lequel il vit et savoir pertinemment qu’il est plus prudent, s’il souhaite ne pas passer pour un fou, de taire la beauté étrange de ce qu’il parvient à imaginer : « L’autre jour / dans un café du centre-ville / j’ai pris mes mains / pour des oiseaux // j’ai tenu ça mort / sous la table. »

En embrassant à l’occasion un noble esprit de bottine, érigé en arme contre l’aplanissement du langage du quotidien, Christian Girard insuffle l’oxygène d’un humour cousin du désespoir à ses constats que l’on qualifiera de pessimistes ou de clairvoyants, selon notre humeur ou notre allégeance politique. Si ses poèmes sont des farces, c’est notre époque d’obéissance aveugle et de petites fins du monde à répétition qui en est ici le dindon. « Demain, peut-être, il fera beau, malgré nous. »

Trouver sa voix

« Il arrive, pendant les grossesses gémellaires, qu’une des jumelles meure spontanément. Parfois, le placenta assimile les restes du fœtus. Parfois, la mère ou la jumelle survivante les incorpore […] », apprend-on dans une brève capsule biologique placée au tout début de Je suis l’ennemie, premier livre de Karianne Trudeau Beaunoyer.

C’est donc celle qui aura survécu à sa jumelle que l’on entend dans cette série de poèmes en prose, tenant la chronique de la longue et difficile naissance d’une voix, qui part à la conquête d’elle-même en donnant non seulement à voir son triomphe des écueils qu’elle rencontre, mais aussi la dureté de ces écueils. Si un corps porte en lui la mort dès sa naissance, il porte forcément l’héritage d’un silence. Comment entrer dans la vie avec, en soi, ce legs confinant au mutisme ?

Livre magnifiquement combatif, où l’enfance est moins naïve que vertigineusement lucide, Je suis l’ennemie pose un regard à la fois impitoyable et tendre sur la témérité de devenir soi, une quête achoppant dans ce cas-ci sur un corps qui fait constamment obstacle malgré sa chétivité, sur le cauchemar de la chicane qui reprend sans cesse dans la maisonnée et sur cette mère qui, même si elle est toujours vivante, ne sait que mourir. Si les œuvres qui racontent ce qu’elles ont dû vaincre pour exister vous émeuvent, ce livre est pour vous.

Malgré la violence de certaines de ses images, et malgré une mémoire chargée de douleurs, la narratrice de Je suis l’ennemie choisira néanmoins la vie. Il ne s’agit cependant pas de céder à la petite morale d’une sérénité à laquelle il faudrait absolument aspirer, mais plutôt de faire honneur à ses morts, voire de faire honneur à la mort en nous, ou, pour paraphraser Karianne Trudeau Beaunoyer, « refuser de se contenter du pire ». Que la poète nous pardonne de retranscrire ici la toute dernière phrase — le punch ! — de ce livre bouleversant : « Je prends la joie pour ce qu’elle est, une version miniature de la mort, qui interrompt le temps avant de s’interrompre. »

Nager dans la lumière

Les noctiluques sont des bestioles qui, dans l’obscurité, émettent une lumière phosphorescente. Des bestioles qu’on devine moins belles que celles ornant la magnifique couverture (signée Evlyn Moreau) du premier livre de Marie St-Hilaire-Tremblay, justement intitulé Noctiluque.

Dans une langue spasmodique, pleine de secrets et de sinuosités, ces poèmes swompeux ont la beauté trouble de ce qui suinte, bien que l’on ne saurait conclure à la purulence ou à la féconde humidité, et qu’il nous serait bien hasardeux de déterminer pour de bon si cette baignade dans les « eaux rouges » tient de l’exercice salvateur ou du sacrifice de soi (« les transes me crawlent à l’intérieur / l’air goûte l’herbe brûlée »).

Derrière quelques images parfois opaques, c’est ce qu’il faut abandonner à la nuit afin d’y survivre que nomme Marie St-Hilaire-Tremblay en de courts poèmes chargés à bloc, elle qui célèbre « cette manie / de bâtir mes marais artisanaux // le profil criblé d’une collection de moi / cachée dans mes chignons d’orages / dont je suce les parties fraîches / pour me peupler. »

Voici un recueil qui pactise avec les créatures les plus laides, afin de changer l’eau stagnante, qui menace de croupir, en une rivière tonique, qui fouetterait tout le corps. « [M]’apaiser ou me remettre à bouillir ? » : telle est la croisée des chemins face à laquelle se trouve en fin de saucette celle que l’on accompagne. Si l’on a bien compris la leçon, il serait tentant d’opter pour le second choix tant la grosse chaleur, chez elle, semble synonyme de vie.

Noctiluque / Je suis l'ennemie // Le temps qu'il fait

★★★ 1/2 / ★★★★ // ★★★ 1/2

Marie St-Hilaire-Tremblay, Les Herbes rouges, Montréal, 2020, 72 pages / Karianne Trudeau Beaunoyer, Le Quartanier, Montréal, 2020, 120 pages // Christian Girard, L’Oie de Cravan, Montréal, 2020, 94 pages