Sarah-Maude Beauchesne, l'été de maintenant

L’amitié est au cœur des récits de Sarah-Maude Beauchesne comme de sa vie. «Si mes amies et nos liens vont bien, je vais bien.»
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir L’amitié est au cœur des récits de Sarah-Maude Beauchesne comme de sa vie. «Si mes amies et nos liens vont bien, je vais bien.»

Agathe, Marie et Wendy. Quand Sarah-Maude Beauchesne parle de ses personnages, c’est comme si elle mentionnait de vraies copines, que nous avons l’impression de connaître, nous aussi. Les trois filles, bientôt femmes, de L’Académie.

L’Académie, c’est la télésérie, oui, mais c’est aussi les romans. Pas des produits dérivés, par contre. Des romans, faisant partie d’un univers. « D’une espèce d’utopie du secondaire. » De beaux objets parsemés des illustrations incroyables de Maude Bergeron.

Comme c’était le cas dans le premier tome, ces dernières accompagnent les entrées du carnet de Wendy dans L’été d’après. (Marie, elle, écrit un journal intime. Agathe, des lettres qu’elle ne poste jamais.) Wendy, ce personnage si bien dessiné, justement, dont Sarah-Maude est particulièrement fière.

Car Wendy est engagée, assumée, bienveillante. Et cool. Vraiment cool. Elle prédit même dans ces pages la maxime « Ça va bien aller ». (Même si, dans son cas, comme le souligne l’autrice, ça sonne plus comme « Ça va être toffe, ça va être de la marde un peu, mais ça va ben aller, on est ensemble ».)

C’est d’ailleurs ce personnage que les ados lui mentionnent le plus lorsque Sarah-Maude les rencontre. « Beaucoup, beaucoup de jeunes filles s’identifient à Wendy. Et pas seulement par son orientation sexuelle — même si j’ai eu quelques coming outs dans les salons du livre. Ce sont toujours de beaux moments. »

Les beaux moments, Sarah-Maude sait les capter de sa plume juste, sensible et étincelante. Qui, en cette année 2020, acquiert une importance d’autant plus grande que la fin d’année que ses personnages traversent sera tout autre pour les finissants dans le réel. Pas de la façon qu’ils l’espéraient, l’avaient rêvé. Maudite pandémie.

« Je trouve très très triste que les élèves ne puissent pas vivre ce rare événement concret qu’est le bal, se désole Sarah-Maude. Qu’ils ne pourront pas se faire dire : “Tu as fini. Tu as réussi. Tu ne t’aimes peut-être pas au complet, mais ça va venir.” »

Apprendre à s’aimer

S’aimer au complet. Le thème revient dans les écrits de la Montréalaise d’adoption, passionnée par la ville. On la rencontre d’ailleurs au parc Laurier, lors d’une journée qu’on dirait écrite par elle. Chaude, ensoleillée. Car l’été, pour Sarah-Maude, est un moteur d’écriture sur la vague duquel elle « surfe encore ». Plus précisément, celui de ses 17 ans. Qui lui a inspiré trois romans. Et dont elle garde en mémoire les souvenirs, les amitiés, la trame sonore aussi.

Elle raconte avoir réécouté récemment tous ses albums préférés de « ce temps-là ». Ceux de Death Cab for Cutie, d’Iron and Wine, de Marie-Jo Thério. « Je suis tellement passionnée de ces moments d’insouciance, d’émotions intenses, de grandes chaleurs, de liberté, de coups de soleil. »

Tous ces éléments se retrouvent dans L’été d’après. Il y a aussi une « riche rencontre urbaine au skatepark ». Et un road trip au Maine. Ce séjour, Marie n’arrive pas à pleinement en profiter. Elle a beau se répéter « carpe diem », (même si ses amies la trouvent gentiment loser quand elle dit ça), son esprit est ailleurs.

Elle se trouve « dégueulasse ». Son maillot, « dégueulasse ». Son corps « dégueulasse ». « Je parle beaucoup de moi à travers ce personnage, confie Sarah-Maude Beauchesne. Il y a tellement de moments que je regrette. Tellement de moments gâchés. Où j’aurais pu être heureuse, m’offrir un bon repas, passer une belle fin de semaine. Mais je pensais juste à mon corps, à comment je me sentais mal dans ma peau. Ah… J’aurais le goût de me dire “ta gueule” — et de me faire un câlin. Les deux. »

D’écrire ces moments amochés, est-ce une façon de les rattraper, de les réparer ? « Peut-être… laisse-t-elle tomber. Mais surtout une façon de me le rappeler. De le rappeler aux ados aussi. Pour qu’ils se disent “Marie n’a pas profité de son week-end et elle l’a regretté alors moi, il faut que j’en profite”. »

En passant, celle qui joue Marie à l’écran, l’actrice Juliette Gosselin, est une amie de presque toujours de Sarah-Maude. L’écrivaine lui a justement envoyé un texto ce jour-là : « Peux-tu me dire que tu m’aimes ? » « Juliette m’a répondu : “Toujours plus à tous les jours.” C’est juste de ça que j’avais besoin. »

Car l’amitié est au cœur de ses récits comme de sa vie. « Si mes amies et nos liens vont bien, je vais bien. »

Des doutes et des angoisses

Ce qui l’inquiète toutefois : le sort de la planète. Elle a transmis ce trait à Marie comme à Wendy. Si cette dernière est dans l’action, la première est davantage paralysée par la pensée. « Passive dans son écoanxiété », comme le dit Sarah-Maude.

Encore une fois, l’illustration de Maude Bergeron accompagne idéalement ces préoccupations. Une série de visages, qui fondent comme de la cire. « J’aime tellement ce dessin. Et je me sens tellement de même ! Même petite, avant que ce soit la mode d’en parler, je faisais des crises de larmes parce que j’avais peur. Qu’il n’y ait plus de glace. Que les ours polaires disparaissent. Que tout pogne en feu. »

Cette « vieille angoisse » l’habite encore à 30 ans. Et elle la transmet dans son roman, comme elle transmet le côté aussi ensorcelant que néfaste des réseaux sociaux. Sans oublier l’importance de savoir qui on est avant de décider ce que l’on fera. Comme métier, s’entend. Elle honnit le fameux « Tu seras quoi quand tu seras grand ? » posé « dès l’âge de trois ans et demi ». (Une question, pour la petite histoire, fortement critiquée aussi par Michelle Obama dans son autobiographie.)

« Si j’exerçais le métier que je “voulais faire” en secondaire 1, je serais pédopsychiatre, lance Sarah-Maude. De un, je ne tripe pas sur les enfants, de deux, je ne suis pas bonne en maths. »

Contrairement à sa sœur Andréane Beauchesne, sommelière au Joe Beef. Une femme « vraiment vraiment vraiment épanouie » qu’elle admire. « Ma sœur s’est toujours fait dire : “T’es bonne avec les chiffres, sois actuaire !” Euh, OK, mais ce n’est pas ce qu’elle voulait faire. »

Avec L’Académie, SMB souhaite dire que c’est correct. De changer d’idée, d’explorer. « Je ne sais même pas quel métier, concrètement, j’exerce. J’écris des affaires ! »

L’été d’après

Sarah-Maude Beauchesne, Éditions de la Bagnole, Montréal, 2020, 200 pages. En librairie le 22 juin. L’autrice anime le balado Entre filles (sur OHdio), qui a remporté un prix Numix cette semaine. Son premier trophée.